Le 1er-Mai

Extrait en partie de Nadine Cretin, Fête des Fous, Saint-Jean et Belles de mai, une histoire du calendrier, Seuil, 2008, p. 65-72.

Le 1er-Mai était une date connue depuis longtemps par les corporations, bien avant de devenir le jour chômé de la fête du Travail, officialisé en France en 1947 sous le président Vincent Auriol. En 1955, le pape Pie XII fit de ce jour également la fête chrétienne de Saint-Joseph artisan (saint Joseph, père nourricier de l’Enfant Jésus, était charpentier à Nazareth). A cette date administrative débutaient de nombreux contrats de louage, et c’est en ce jour symbolique qu’éclatèrent de sanglantes émeutes en 1886 à Chicago entre policiers et ouvriers pour obtenir la journée de huit heures. A Paris en 1889, l’idée d’une grève internationale le 1er-Mai fut adoptée par le Congrès de Fondation de la IIe Internationale, suivant le souhait de l’American Federation of Labour. En 1890, le 1er-Mai devint donc en France la journée revendicative des ouvriers, et en 1891 le 1er-Mai fut célébré avec éclat, bien qu’il fût marqué à son tour par de sanglantes émeures à Fourmies (Nord) entre policiers et ouvriers de l’industrie textile, faisant neuf morts. Dès 1890, les manifestants avaient pris l’habitude de défiler en portant à la boutonnière un triangle rouge, symbolisant la division de la journée en trois parties égales : travail, sommeil, loisirs. Ce triangle fut remplacé quelques années plus tard par la fleur d’églantine, et, à partir de 1907 à Paris, par un brin de muguet accompagné d’un ruban rouge. L’histoire de ce brin de muguet n’a, elle, rien à voir avec les revendications ouvrières.

La nuit celtique de Beltaine

Pour les Celtes, la nuit du 30 avril au 1er Mai était une nuit sacrée à la veille de la saison chaude, comme la nuit de Samain (devenue Halloween) l’était à la veille de la saison froide. Selon ce que l’on sait à propos de l’Irlande, des feux de joie, comparables à ceux de la Saint-Jean, étaient allumés sur les hauteurs : on s’y rendait comme à de véritables pèlerinages car, en cette nuit « sainte », le monde divin, et par conséquent le monde des morts qui lui est indissociable, se confondait avec celui des vivants. La fumée purifiait tout ce qu’elle enveloppait et la végétation avait des vertus magiques et protectrices. Ces feux conjuraient les maléfices des êtres surnaturels (sorcières ou fées) qui erraient cette nuit-là, censés se rendre à leur sabbat. Plus tard, cette nuit fut christianisée, prenant le nom de Walpurgis, d’après sainte Walburge († 779), fêtée le 25 février, princesse anglaise venue au VIIIe siècle évangéliser l’Allemagne, à la suite de ses deux frères et de son oncle saint Boniface, puis élue abbesse d’Heidenheim. La date de la translation de ses reliques auprès de celles de ses frères à Eichstätt (Bavière) le 1er mai 870, permit à sainte Walburge, que l’on disait initiée aux arts magiques, de devenir protectrice des cultures et de la végétation [1]. Encore au début du XXe siècle en Alsace, cette nuit de Walpurgis, appelée « nuit des sorcières », faisait peur : on n’en parlait qu’à voix basse, et pourtant les gens prenaient leur cure de Mai (Maikür) en allant se promener ce soir-là ou le lendemain pour profiter des bienfaits de la végétation. Dans les pays germaniques et nordiques, on continue toujours de célébrer par de grands feux la Walpurgisnacht, dans lesquels on jette parfois des mannequins de paille habillés représentant des sorcières au nez crochu.

La végétation

Pour toute l’Europe, le 1er-Mai est la fête de la végétation emplie de vertus ce jour-là. Selon une coutume se raréfiant, mais toujours connue dans plusieurs pays, des jeunes gens célibataires (en France, il s’agissait souvent des conscrits de l’année) profitent de la nuit du 30 avril au 1er mai pour aller chercher des mais dans les forêts voisines et en décorer les places des localités, ainsi que les façades des auberges, les maisons des notables ou celles des jeunes filles à marier. Ces mais collectifs sont des arbres assez hauts, dépouillés d’une grande partie de leurs branches – sapins, charmes, bouleaux, hêtres, peupliers…l’espèce choisie n’est pas significative. Ils sont parfois fleuris, enrubannés et décorés d’une couronne de verdure [2]. Dans certaines régions de France, on y suspendait un écriteau (Aquitaine, Limousin) ou un cœur tricolore (Alsace) portant l’année de la classe, et la mention « Honneur aux jeunes filles de notre village ». Pour les remercier, les jeunes filles invitaient les conscrits à dîner quelques jours plus tard. Les villageois « tournaient le mai » en dansant autour. La fête de Midsommer, que les Scandinaves connaissent au solstice d’été à la Saint-Jean (24 juin), reproduit cette coutume du mai, mât habillé de verdure autour duquel on danse, sans le faire flamber.

En ce qui concerne les « mais d’amour », quand la coutume n’est pas perdue, les jeunes gens se contentent maintenant, la plupart du temps, de mettre à toutes les jeunes filles à marier la même essence d’arbre, mais encore dans les années 1960 dans certaines régions (Franche-Comté, Champagne par exemple), il s’agissait principalement de mais individuels. Enrubannés ou non, ces mais – arbres entiers, arbustes, bouquets ou simples branches – étaient plantés devant la maison ou suspendus aux portes ou aux volets [3]. Selon cette coutume d’esmayer, d’enmayer  ou d’emayoler, attestée en France au début du XIIIe siècle (1207) [4], la jeune fille savait exactement quel regard on portait sur elle, car là, l’espèce choisie était éloquente : « les mais sont un jugement public du groupe des garçons sur la vertu et le pouvoir de séduction de chaque fille », écrivait l’ethnologue Yvonne Verdier à propos de la jeunesse de Minot (Côte d’Or) [5]. Les interprétations des espèces végétales variaient suivant les régions. Quand la jeune fille trouvait le matin des rameaux de bouleau ou de charme, elle était réputée charmante ; si c’était de l’aubépine, elle méritait de l’estime (hommage gracieux en Berry, mais ailleurs, cela pouvait signifier qu’elle était revêche) ; du sapin (« catin ») ou du cerisier (arbre trop « accueillant ») annonçait qu’elle était volage, mais ailleurs le sapin était destiné à lui faire honneur, et le cerisier signalait simplement qu’elle était à marier (Picardie) ; le houx ou le genêt étaient valorisants ou, au contraire, indiquaient qu’elle avait mauvais caractère, ou, pire, qu’elle était repoussante… Les « mais de la honte », mais injurieux décorés de chiffons sales ou de légumes pourris, désignaient les jeunes filles légères et représentaient de véritables sanctions ; guettés, ils étaient vite enlevés avant l’aube par les intéressées ou par leurs mères [6].

La fonction amoureuse du 1er-Mai, fête de la séduction, est donc importante, et les jeunes gens en profitaient pour se déclarer publiquement à l’élue de leur cœur. En Limousin, en Vendée, en Bourgogne, en Champagne ou en Lorraine, la nuit du 30 avril est également une nuit de farces pour la jeunesse qui rassemble sur la place du village tout ce qui traîne : vélos, pots de fleurs, nains de jardin, linge…

Selon une tradition attestée au XIIIe siècle dans les milieux bourgeois et aristocratiques de quelques grandes villes, qui s’est poursuivie jusqu’à la Révolution « parmi les gens de qualité » [7], voire jusqu’au milieu du XIXe en Lorraine et en Normandie, on s’amusait à la coutume du Verd. Ce jeu consistait à porter le 1er-Mai une branche ou des feuilles vertes sur soi ; à celui qui était pris « sans verd », on réservait un gage ou une amende. L’expression de « prendre sans verd(s) » fut utilisée par la suite pour « prendre au dépourvu ».

Le muguet

Le brin de muguet porte-bonheur s’offre ouvertement aux proches, parents ou amis, le jour du 1er-Mai. La coutume de donner autour de soi des bouquets de fleurs coupées à ce moment de l’année, relevée également à la Saint-Georges ou à la Saint-Marc les 23 et 25 avril, est guidée par le généreux souhait de communiquer aux êtres chers la force vitale de la nature. Le muguet, gracieuse liliacée des sous-bois remarquable par son parfum et sa blancheur, est la plante devenue symbole du jour en France. Les clochettes qu’il porte symbolisent le rôle magique et protecteur des cloches, véritables êtres animés quand elles sonnent, capables, croyait-on, d’éloigner les dangers et les « démons » (épidémies, orages…). Stimulant cardiaque, le muguet n’a joué qu’un rôle tardif dans la pharmacopée : ce n’est donc pas pour cette raison que la plante est devenue porte-bonheur. L’origine est probablement liée aux « cures de Mai », promenades collectives qu’on faisait en forêt ou en sous-bois dans diverses régions (Alsace, Bourgogne entre autres). Certains font remonter la tradition au roi Charles IX qui, âgé de dix ans, en avait reçu comme porte-bonheur du chevalier Louis de Girard à Saint-Paul-Trois-Châteaux (département actuel de Drôme), le 1er mai 1560. L’année suivante, le jeune roi en offrit à son tour aux dames qui l’entouraient. Pour Arnold Van Gennep, la tradition serait apparue plus tard, avec l’établissement d’une Fête du Muguet dans les régions forestières d’Ile-de-France, folklorisée à la fin du XIXe siècle par l’élection d’une Reine à Rambouillet, Compiègne et Meudon.

Le 1er-Mai, les particuliers et les associations sont autorisés à vendre du muguet (sauvage et sans racine) sur la voie publique, à condition d’être à bonne distance de la boutique d’un fleuriste, et de ne vendre que des brins de muguet, sans autres fleurs.

Sur le site du Ministère de l’Intérieur, précisions du 26 avril 2019 [8]

Généralement encadrée par un arrêté municipal, sa vente est possible dans la rue.

Alors que toute vente de rue est en principe soumise à autorisation, la vente de muguet le 1er mai fait office d’exception. Il est néanmoins fréquent que la commune encadre cette pratique. Que vous soyez simple particulier ou acteur associatif, vous pouvez vendre du muguet, mais en respectant quelques règles.

Les arrêtés municipaux prévoient généralement une distance minimum à respecter avec le fleuriste le plus proche. De plus, le muguet vendu sur la voie publique doit l’être uniquement en brin. Impossible donc d’ajouter d’autres fleurs à votre bouquet, la vente de compositions florales étant la prérogative des professionnels.

Il est également interdit d’installer sur le domaine public des tables, chaises, tréteaux ou autres accessoires pour matérialiser votre point de vente, seuls les fleuristes ont la possibilité de le faire devant leur boutique. En outre, le muguet doit être cueilli en forêt, vendu sans emballage et en petite quantité.

Enfin, si la vente de muguet est autorisée le 1er mai, il faut veiller à ce qu’elle ne constitue pas un danger pour les piétons ou les automobilistes. Pour vendre vos brins, faites toujours bien attention à laisser le passage aux uns et aux autres. Une fois toutes ces précautions prises, vous pouvez vendre en toute quiétude le fruit de votre cueillette !


[1] Walburge est connue en France sous les noms d’Avaugourd en Vendée, de Gauburge en Normandie et de Waubourg en Champagne.

[2] Des « mais d’honneur » sont également placés devant la maison d’élus locaux au moment des élections, ou devant celle de jeunes mariés. Quelle que soit l’époque de l’année, ils portent toujours le nom de mais.

[3] Voir l’article de Florence Weber, « Premier Mai fais ce qu’il te plaît », sur la coutume dans une petite ville de l’Auxois, Terrain n° 11, novembre 1988, p. 7-28.

[4] Arnold Van Gennep cite les notices Majum et Majus du Glossaire de Du Cange (1678), dans Le Folklore français, vol. 4, Robert Laffont, réed 1999, p. 1277.

[5] Façons de dire, façons de faire, Gallimard, 1979, p. 68, 69.

[6] Dans son Dictionnaire universel (1690), Antoine Furetière citait la coutume du May, précisant que cette coutume n’existait plus qu’à la campagne, et qu’elle était surtout pratiquée par des artisans (maçons, maréchaux, boulangers, imprimeurs, etc.) ; force est de constater que cette coutume eut la vie longue !

[7] Paul Sébillot, Le folklore de France. La flore, réed. Imago, 1985 (1904-1906), p. 192.

[8] https://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-des-actualites/2019-Actualites/Vente-de-muguet-quelques-regles-a-respecter