Les invocations au Ciel à propos des craintes du temps, de la pluie ou de la sécheresse, sont nombreuses dans le monde entier, comme vous avez pu vous en rendre compte récemment encore avec Françoise Cousin et Aline Hémond. Tout change selon les latitudes, mais les inquiétudes restent dans des populations autrefois en majorité paysannes, si dépendantes du climat pour le bien des récoltes ; et pourtant la pluie pouvait être reçue comme un don du ciel responsable de la fertilité de la terre, l’aspersion bienfaisante d’une eau claire et vive (opposée à l’immobilité de l’eau lourde et sombre, selon la distinction de Bachelard). En Europe, s’il n’y a pas de saison des pluies, les invocations sont nombreuses et commencent au printemps, surtout à partir du 23 avril, jour de la Saint-Georges, quand la végétation se confirme, et elles vont jusqu’aux récoltes de l’automne. En France en particulier, elles avaient lieu spécialement « entre les deux Croix », période de croissance et de maturation des plantes et des fruits : soit à partir du 3 mai, fête de l’Invention de la Sainte-Croix par sainte Hélène, jusqu’au 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix, date de sa vénération. Entre ces deux Croix, la pluie n’est pas souhaitée et celle de longue durée y est même redoutée.
Ce travail se divise en trois parties : aux prières chrétiennes des Rogations dont les origines sont lointaines, s’ajoutent des manifestations particulières selon les régions, et partout marquées de nombreux dictons plus ou moins connus.
- Les trois journées des Rogations
L’époque printanière représente un vrai danger pour les cultures et occasionne depuis longtemps des « prières d’intercession », demandes publiques pour obtenir la protection de la végétation contre les calamités, en l’occurrence pour chasser trop d’humidité ou au contraire lutter contre la sécheresse. Dans l’Antiquité, pour la purification des champs avant la maturation des céréales et leur protection, les Romains connaissaient diverses fêtes. Selon les Fastes d’Ovide(Livre IV consacré au mois d’avril), au Ier siècle de notre ère, ces craintes remontaient loin :
« Sous le règne du roi Numa, (deuxième roi après Romulus selon la légende, VIIIe siècle avant J.-C.), les travaux du laboureur restaient sans récompense ; ses vœux étaient déçus chaque année. Tantôt les aquilons glacés apportaient la sécheresse, tantôt de longues pluies changeaient la campagne en un vaste marais ; souvent le blé, dès sa première pousse, trompait l’espoir du laboureur. »
En conséquence, les Romains invoquaient des dieux appropriés pour préserver les vignobles, les jeunes blés et les fleurs, surtout celles des arbres fruitiers : les Vinalia le 23 avril dédiées à Jupiter, les Robigalia le 25 pour demander à la déesse de la rouille, l’antique Robigo, d’épargner les blés naissants, et les Ludi Florales (Jeux floraux) dédiés entre autres à la déesse Flore, du 28 avril au 2 mai. Par ailleurs, les frères Arvales, douze prêtres issus de grandes familles sénatoriales, honoraient en mai la déesse Dea Dia, par une fête de trois jours, les Ambarvalia. Connues en particulier après leur restauration par Octavien entre 34 et 28, elles étaient marquées par des processions autour des champs cultivés, avec sacrifices d’animaux (une génisse, ou une laie pleine, ou une brebis). On faisait faire à la victime trois tours autour des terres cultivables de Rome, pour encourager la fertilité et dans un but à la fois purificatoire et protecteur[1].
Le christianisme s’est inspiré de ces coutumes. Les Rogations (du latin Rogatio, prière de demande) furent instituées entre 460 et 470 par saint Mamert, évêque de Vienne dans le Dauphiné à la suite de calamités dans son diocèse. Leur but était d’obtenir la bénédiction de Dieu sur les biens de la terre. Le Concile d’Orléans en 511 généralisa l’usage des Rogations en Gaule, et Rome les reçut plus tard à la fin du VIIIe siècle.
Les Rogations étaient également appelées « Litanies mineures », s’opposant ainsi aux « Litanies majeures », invariablement fêtées le 25 avril, à la Saint-Marc. Tout en cheminant dans les campagnes, le clergé et les fidèles imploraient le Ciel d’épargner les cultures des catastrophes naturelles : orages, grêle, pluies incessantes, inondations, sécheresse, gelées tardives… sous la forme d’une prière comportant une longue suite d’invocations au Christ, à la Vierge et aux saints. D’où ce nom de « litanies », où toutes les invocations sont suivies d’une formule brève, récitée ou chantée.
Selon la météorologie populaire, saint Mamert, fêté le 11 mai, est par ailleurs devenu un « saint de glace », au même titre que les saints Pancrace et Servais (fêtés les 12 et 13 mai) voisins dans le calendrier, tous trois surnommés dans les dictons « grêleurs » « gasteurs » ou « ravageurs ». Ils étaient parfois surnommés également « cavaliers » ou « chevaliers », car leur arrivée pouvait être comparée à une invasion piétinant tout sur son passage.
Célébrées à la veille du jeudi de l’Ascension, les Rogations participent à la fois des processions circum-ambulatoires autour de la paroisse et des processions-pèlerinages à un lieu sacré : sanctuaire d’une Vierge vénérée localement ou d’un saint protecteur.
Selon l’historien Roger Devos (♱ 1995), spécialiste de la Savoie, les Rogations réalisent
« un quadrillage du terroir, en partant de l’église, le point central de sacralité, dans la direction des points cardinaux, et en s’appuyant sur les lieux sacrés, chapelles, oratoires, croix, qui jalonnent le parcours. (…) Sur le trajet, les paroissiens ornent de fleurs les croix et les oratoires, confectionnent des petits reposoirs où le curé s’arrête pour bénir de l’eau, (…) et recevoir des œufs en récompense… »[2].
Pendant ces trois jours considérés comme pénitentiels – le lundi pour les fenaisons, le mardi pour les moissons et le mercredi pour les vendanges – il était d’usage de jeûner[3].
Au bas Moyen Age, quand elles étaient urbaines, les processions s’accompagnaient de l’effigie d’un dragon processionnel en osier, dont la queue, enflée, dressée et menaçante les deux premiers jours, était abaissée et vaincue le mercredi[4]. L’animal symbolisait ainsi la nature domestiquée.
Les victoires légendaires sur le dragon sont antérieures au christianisme. Dans la mythologie grecque, on peut citer par exemple le combat de Persée contre le dragon qui retenait Andromède, ou celui d’Apollon contre le serpent Python. Pour les peuples d’origine indo-européenne, le dragon était couramment associé aux eaux. Ainsi, la présence d’un dragon ou d’une bête monstrueuse (le « monstre processionnel », selon les mots d’Arnold Van Gennep, (folkloriste ♱ 1957[5]), dominée par un saint patron (et non tuée) était classique dans les villes traversées par un fleuve et sujettes aux inondations (Rouen, Poitiers, Metz, Tarascon par exemple).
A propos des processions, rappelons qu’autrefois on les multipliait volontiers toute l’année mais là, ce n’était pas que pour la protection des cultures. Ainsi, à Sallanches (Haute-Savoie actuelle), il en existait plus de 330 par an au XVIIIe siècle[6].
Les Rogations ont pour beaucoup disparu, en particulier à la suite du Concile de Vatican II dans les années 1960. Pourtant, on constate actuellement un léger renouveau, comme le note le site internet de l’Église catholique :
« Depuis l’après-Guerre, avec la mécanisation de l’agriculture (qui faisait ses miracles toute seule !) et l’exode rural qui a largement appauvri les paroisses de campagne, la prière des « rogations » avait disparu, parfois vue comme une superstition (« peut-on vraiment prier pour demander la pluie ? »). Mais voilà qu’un peu partout en France, en Bretagne, en Bourgogne, en Languedoc, en Alsace, depuis quelques années, la pratique des Rogations, timidement mais sûrement, refait surface. »
En effet, dès 1969, mission avait été donnée aux conférences épiscopales de chaque pays d’en organiser le déroulement en fonction des besoins. En France actuellement, lorsque des évêques, des curés de paroisses rurales ou des communautés proposent à nouveau des Rogations, il s’agit souvent d’une messe suivie d’une procession, et les « trois jours » d’autrefois sont répartis sur trois lieux différents d’une même paroisse[7].
- Manifestations particulières
Indépendamment des Rogations, des prières publiques, qui peuvent être très ferventes, sont adressées à des saints divers. Comme l’écrit Olivier de Marliavel, écrivain contemporain né dans le Gers à propos du Sud-Ouest, la première forme de christianisation fut l’attribution du jaillissement de la source elle-même à un saint de passage ou martyrisé.
Ces invocations peuvent avoir lieu épisodiquement, face à un événement météorologique « hostile », comme nous l’avons vu récemment à Perpignan le 14 octobre 2023, et plus près de nous le 10 mars dernier. Y avaient été organisées de nouvelles processions religieuses invoquant saint Galdric (ou Gaudérique), fêté le 16 octobre, cultivateur du Lauraguais mort vers 900, devenu le saint patron des agriculteurs catalans. Selon une croyance de plus de 1000 ans, et pour la première fois depuis la Révolution, on y a imploré le retour de la pluie avec la sortie du buste reliquaire du saint, dans un département où l’eau devient de plus en plus rare depuis 2020. On promena la statue de saint Gaudérique de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste jusqu’à la Têt (fleuve côtier qui passe là) ; les porteurs du buste (en bottes) ont fait quelques tours les pieds dans l’eau. Si en octobre 2023, il s’était mis à pleuvoir le soir même, l’épisode pluvieux attendu le 10 mars 2024 a eu lieu un plus tard en avril : il est tombé en deux jours l’équivalent d’un mois de pluie (jusqu’à 120 mm) sur la plaine du Roussillon, pas assez cependant pour alimenter les nappes phréatiques, dit-on[8].
Autre demande particulière contemporaine, on offre des œufs (ou de l’argent) à un couvent de clarisses pour obtenir de sainte Claire le beau temps le jour d’un mariage, selon l’adage : « Sainte Claire, donnez-nous un temps clair ! ». Ainsi à Paris, encore en 2008, 280 couples parisiens sont venus confier le temps du jour au bon soin des clarisses de la Villa de Saxe (7e), selon Le Parisien du 3 février 2009 [9].
Choisis pour leur nom (comme sainte Claire) ou, plus souvent, pour la date de leur fête, les saints de pluie sont donc divers et nombreux :
saint Urbain (25 mai), sainte Pétronille (31 mai) :« S’il pleut à la Sainte-Pétronille / Le blé diminue jusqu’à la faucille. »,
saint Médard (8 juin), saint Gervais (19 juin), saint Pierre (29 juin), saint Calais (1er juillet), « Pluie que saint Calais amène / Durera au moins six semaines »
et d’autres encore jusqu’à la Sainte-Anne, le 26 juillet.
L’un des plus connus est saint Médard, évêque de Noyon en Picardie au VIe siècle, dont la fête le 8 juin est censée marquer le début d’une longue période de pluies désastreuses pour les récoltes : « S’il pleut à la Saint-Médard, / il pleuvra quarante jours plus tard ! / Mais la Saint-Barnabé peut tout rattraper. » (ou : « sauf si saint Barnabé lui coupe l’herbe sous le pied »)
La Saint-Barnabé (♱ vers 61 près de Salamine) était un disciple de saint Paul, fêté le… 11 juin !
En cas d’intempérie (trop de pluie ou au contraire pas assez), dans le but de faire changer le temps, on baignait la statue d’un saint local dans une rivière ou dans une fontaine : on la « mouillait ». Rappelons ici l’observation d’Alphonse Dupront : « Quel que soit (…) le signe du saint, tombeau, reliques, statue plus ou moins stéréotypée, plus ou moins bien identifiée aussi, dans la psychologie de la religiosité populaire, le saint est présence vivante. En chair et en os, pourrait-on dire »[10].
Dans de nombreuses régions de France, on trouve des fontaines sacrées, vouées généralement au saint vénéré dans le sanctuaire proche, et les vertus de leurs eaux sont célèbres pour leur qualité de « guérisseuses » ou de « miraculeuses ». Il y a sur l’ensemble de la France environ 2000 fontaines guérisseuses christianisées actuellement, « en service »[11]. Alors que leurs fonctions pouvaient être limitées à des maux spéciaux – on venait parfois de loin pour guérir de maladies des yeux, de peau, de fièvres, pour les enfants tardant à marcher, pour le lait des nourrices… –, elles jouaient également pour la plupart un rôle local important pour les cultures. Lors de la fête patronale, on y venait en procession : on en buvait, on y jetait des pièces de monnaie en offrande, et, à des moments divers, on les visitait en cas d’intempéries. Selon Wace, poète anglo-normand du XIIe siècle, pour avoir de la pluie, on y puisait un peu d’eau pour en arroser la margelle comme à la fontaine bretonne de Barenton[12].
L’utilisation de telles fontaines remontait loin. Avant même la colonisation romaine, des milliers de points d’eau étaient déjà l’objet de vénération. Dans l’introduction du premier volume de son livre, Le florilège de l’eau en Berry, l’abbé Jean-Louis Desplaces cite des silex taillés ou des monnaies gauloises qui l’attestent[13]. De même, on a retrouvé dans leur voisinage diverses pièces de monnaies ou des statuettes de l’époque gallo-romaine : par exemple, à Senantes (Eure-et-Loir), près de la source Sainte-Geneviève[14].
Mouiller la statue d’un saint, rendu responsable du temps, en l’arrosant (ou en en aspergeant le prêtre !), était une punition officielle. On trempait aussi le bâton de la Croix processionnelle jusqu’au tiers. A la Fontaine Saint-Vincent de Néons-sur-Creuse, par exemple, le prêtre venait en procession en période de sécheresse plonger sa croix : l’abbé Desplaces cite l’abbé Keller, curé vers 39-45, dernier à avoir fait la procession[15].
Existaient également d’autres sanctions : tourner l’effigie du saint vers le mur ou la fouetter avec des orties. A Auzon (Haute-Loire), la statue de saint Verny, patron en Auvergne des vendanges, était tournée vers le mur pendant plusieurs mois, quand la récolte avait été gâchée par le mauvais temps. Verny est la déformation du nom de saint Garnier (ou Werner) fêté le 19 avril, d’origine alsacienne qui a vécu au XIIIe siècle. Si les dégâts étaient importants, on lui retirait de plus la bordure de son chapeau qui devenait alors une simple calotte. Humiliant !
La magie imitative est fréquemment utilisée pour faire pleuvoir : à commencer par les aspersions d’eau bénite sur les fidèles lors des processions. Selon Arnold Van Gennep, l’eau bénite était toujours regardée « comme un bouclier excellent contre les démons de toute sorte »[16]. Dans les traditions populaires, l’aspersion est toujours porte-bonheur, comme celle de confettis au moment du Carnaval, de riz aux jeunes mariés à la sortie de l’église pour la fécondité (et la pluie elle-même y est bien vue « Mariage pluvieux ! Mariage heureux ! »), ou de bonbons dans les défilés de Saint-Nicolas en Lorraine le soir du 5 décembre. C’est le cadeau qui, comme une pluie, tombe du Ciel.
- Les dictons
Répandus depuis le XVIe siècle dans les almanachs, grâce à l’invention de l’imprimerie, mais déjà connus de la sagesse paysanne, les dictons sur la pluie sont nombreux. Trop de pluie pouvait conduire à la famine.
« Pluie de juin / Détruit vin et grain. »
Pourtant le paysan doit s’attendre à du temps pluvieux entre juin et juillet. Paul Canestrier (folkloriste niçois ♱ 1956) écrivait qu’en Provence, la pluie est attendue surtout l’été « quand le soleil implacable brûle la terre. Si ces périodes passent sans une ondée, si la sécheresse se prolonge, le paysan invoque les saints patrons de la paroisse »[17]. « La pluie n’est pas un phénomène fréquent dans les Alpes-Maritimes, mais quand il en tombe ce sont des averses, dont on ne se fait pas une idée dans les pays froids où il pleut très souvent. Mais rien n’est plus commun que la grêle dans les montagnes. Tandis que le ciel du rivage maritime est serein, les nuées poussées rapidement par les vents de mer vont s’accumuler contre les rochers. Alors, tout à coup, le tonnerre gronde, la foudre éclate, la grêle tombe, les rameaux des arbres sont coupés net par des grêlons de la grosseur d’une noix. Le laboureur n’a jamais l’assurance de jouir du fruit de ses travaux »[18].
Canestrier cite un choix de saints de pluie fêtés entre les deux Croix : sainte Hélène, fêtée le 3 mai, mère de Constantin aux IIIe-IVe siècles, implorée depuis le XIIe siècle à Contes (commune des Alpes-Maritimes), dans l’ancienne église de Selos. Les paroissiens se munissaient de parapluies en s’y rendant, tant ils avaient confiance en son intercession[19]. Saint Hospice fêté le 21 mai, ermite local du VIe siècle, était invoqué à Villefranche, Beaulieu et Saint-Jean.
Saint Pancrace, martyr romain au début du IVe siècle, fêté le 12 mai, protecteur des oliviers, accordait aussi la pluie à Lantosque.
Saint Véran, bien que fêté le 13 novembre, est invoqué par temps de sécheresse à Utelle (au confluent du Var et de la Vésubie). Originaire du Gévaudan et devenu évêque de Cavaillon à la fin du VIe siècle, saint Véran a une personnalité liée à l’eau : on l’a même dit originaire de Fontaine de Vaucluse. Dans le pays de Cavaillon, il passe pour avoir été vainqueur d’un dragon, le « Coulobre », qu’il lia d’une chaîne de fer.
En Savoie, sont invoqués pour obtenir la pluie ou le beau temps : saint Concord, primat d’Irlande fêté le 4 juin, mort en 1176 au retour d’un pèlerinage à Rome au prieuré de Lémenc près de Chambéry ; saint Landry, évêque de Paris au VIIe siècle, fêté le 10 juin, invoqué à Lanslevillard ; sainte Anne (fêtée le 26 juillet) invoquée spécialement au col des Aravis pour demander la pluie par les paroissiens de La Clusaz[20].
Dans les Pyrénées orientales catalanes, on priait la statue de saint Blaise fêté le 3 février, dans une niche à Gesa (Val d’Aran). Cette statue était plongée dans le torrent proche durant les périodes de sécheresse[21].
En Bretagne, dans les Côtes d’Armor et une partie du Finistère, pour deviner le temps, on regardait l’allure du Ménez-Bré, point culminant du Trégorrois (322 mètres), surmonté d’une chapelle dédiée à saint Hervé, est considéré comme un avertisseur. « Si tu vois le Ménez-Bré loin de toi, c’est signe de beau temps. S’il te semble proche, c’est de la pluie. »[22] Les dictons bretons concernant la pluie – en langue bretonne ou non – sont très nombreux (Daniel Giraudon, écrivain local, en relève, en 2007, 63 pour un an[23]). Celui de Saint-Médard (« grand pissard ») est décliné cinq fois. Citons cette version : « S’il pleut à la Saint-Médard / La récolte est perdue de quart. / S’il pleut à la Saint-Barnabé / Elle est perdue d’moitié. »
La Bretagne connaît aussi de longues périodes de sécheresse, contrairement à ce qu’on pense généralement.
Conclusion
Ce travail est loin d’être exhaustif. On voit que, dans tous les recours, la magie et la religion se mêlent d’une manière inextricable, pour reprendre le qualificatif d’Arnold Van Gennep[24]. L’Église, qui connaît les dictons comme tout un chacun, n’en tient pas compte, car pour elle c’est une superstition. Rappelons à ce sujet que, selon l’historien Jean-Claude Schmitt qui écrit toujours « superstition » entre guillemets, le mot qui dérive du verbe « super-stare » (= être au-dessus de) renvoyait donc au départ à la simple condition de témoin, dans le vocabulaire indo-européen. Le mot a pris une signification religieuse et défavorable d’une survivance du paganisme, dès l’époque romaine avec Cicéron, puis à l’époque mérovingienne avec Isidore de Séville dans ses Etymologies et surtout avec les Pères de l’Église[25].
Pourtant, il paraissait normal aux fidèles de vouloir renforcer l’efficacité des cérémonies et des prières de l’Église par des pratiques complémentaires toutes jugées superstitieuses, qu’elles soient magiques, agraires ou cosmiques. En particulier à la suite du Concile de Trente, à partir du XVIIe siècle, se sont multipliées les condamnations dans les statuts synodaux, mandements épiscopaux, rituels diocésains et autres procès-verbaux de visites pastorales. Comme le remarquait François Lebrun, « Le Traité des superstitions, publié à partir de 1679, par Jean-Baptiste Thiers, curé du diocèse de Chartres, se situe hardiment et sans complexes, dans cette même perspective d’assainissement »[26].
La « religion » est moins présente aujourd’hui, et on ne sait plus nécessairement à quel saint se vouer. Pourtant, en agriculture, on reste fidèle aux traditions, même si l’intérêt pour les cultures n’est plus le même et s’il y a moins de craintes. Par exemple, la Saint-Vincent (le 22 janvier) est toujours importante pour les vignerons, et en Bourgogne, la statue du saint est promenée dans les vignes à cette occasion.
Le regard sur la météo a beaucoup changé depuis la seconde moitié du XXe siècle. Maintenant on la considère beaucoup plus en fonction des loisirs, du week-end, des vacances… Mais, quoi qu’il en soit, comme le dit un dicton breton valable dans toutes les régions : « De quelque côté que vienne le vent / Quand il fait de la pluie, elle mouille toujours. »[27]
Nadine Cretin
- Alpes :
« Nuages rouges le matin font tourner la roue des moulins » (car ils annoncent la pluie)
On dit à Morzine : « Quand les nuages vont sur Abondance (poussés par un vent du Sud-Ouest qui apporte la pluie), prends ta femme et va à la danse. »
En Tarentaise : « L’âme du brouillard (la brume) monte, il va bientôt pleuvoir. ».
« Année de foin (pluvieuse), année de rien. »[28]
- Bretagne
On redoute aussi le temps, quand l’hirondelle vole trop bas.
Surnoms péjoratifs :
La lavée, la kâka (ou cacade) en Basse-Savoie : cf. une « grande diarrhée » (Bas-Chablais)
La pluie, vue positivement :
En Savoie :
« Avril mouillé fait mai feuillé. » (Savoie)
« Si le jour de la Saint-Antoine (13 juin) les bœufs se mouillent la botte (s’il pleut), les hommes se mouilleront la bouche (car ce sera une année de vin). »
Les poètes l’ont associée à la mélancolie.
L’exemple le plus célèbre d’un saint qui permet la christianisation d’une source dans les Pyrénées est celui de sainte Quitterie. »[29] Cette dernière est fêtée le 22 mai.
Les monticules étaient parlants : bien dégagés, ils promettaient de l’eau, mais perdus dans la brume, ils rassuraient les touristes[30]. De la même façon, sur toute la côte bretonne, les écueils délivrent leur bulletin météorologique : par exemple « La côte est proche, il va pleuvoir ». A Goulien, on aime plaisanter sur ce genre de prévision : « Si l’on voit l’île de Sein, c’est signe de pluie ; si on ne la voit pas, c’est signe qu’il pleut. » On connaît à ce propos, le célèbre dicton de Tristan Bernard (♱ 1947), en Normandie cette fois : « Quand de Deauville on voit Le Havre, c’est qu’il va pleuvoir. Quand on ne le voit pas, c’est qu’il pleut déjà. »
[1] Voir les travaux de John Scheid, et en particulier. Dictionnaire de Trévoux, « Ambarvales », T. I, p. 271, 1771.
[2] Roger Devos, Vie et traditions populaires savoyardes, Horvath, 1991, p. 97
[3] J. Gaudemet, B. Basdevant, Les canons des conciles mérovingiens – VIe-VIIe siècles, Le concile d’Orléans (511), Canon 27, p. 87.
[4] Voir les notes de Gérard Collomb dans La Légende dorée, édition publiée sous la direction d’Alain Boureau, Gallimard, coll. Pléiade, 2004, p. 1233.
[5] A. Van Gennep, Le Folklore français, IIe tome, Rééd. Robert Laffont, 1999 (1949), p. 1381.
[6] Roger Devos, Vie et traditions populaires savoyardes, Horvath, 1991, p. 101.
[7] https://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/la-celebration-de-la-foi/les-grandes-fetes-chretiennes/lascension-du-christ/499355-le-retour-des-rogations/
[8] L’Indépendant, 1er mai 2024.
[9] Les religieuses sont parties l’année suivante pour Senlis.
[10] A. Dupront, « La religion populaire dans l’histoire de l’Europe occidentale », Revue d’histoire de l’Église de France, tome 64, n°173, 1978, p. 195.
[11] Olivier de Marliave, Sources et saints guérisseurs des Landes de Gascogne, L’Horizon chimérique éditions, 1992, p. 12.
[12] Daniel Giraudon, Traditions populaires de Bretagne, « Du soleil aux étoiles », Coop Breizh,2007, p. 147.
[13] P. XI. Auto-édition, 1980. L’auteur cite (p. XXIII) Aimé Rudel, Sources merveilleuses d’Auvergne et du Bourbonnais, Clermont-Ferrand, 1974, qui énumère les fontaines du Centre de la France déjà vénérées avant le Christianisme.
[14] Souvenirs de l’auteur.
[15] J.-L. Desplaces, Le florilège de l’eau en Berry, 2e volume, auto-édition, 1981, p. 47.
[16] Le folklore français, p. 1758
[17] Paul Canestrier, Fête populaire et tradition religieuse en Pays Niçois, Serre Éditeur, 1986 (1948), p. 145, 146.
[18] S’inspirant d’un écrivain du XIXe siècle, Fodéré, Voyage aux Alpes Maritimes, vol. 2, 1822.
[19] Paul Canestrier, Fête populaire et tradition religieuse en Pays Niçois, Serre Éditeur, 1986, p. 146.
[20] Roger Devos, op. cit., p. 113, p. 120.
[21] Olivier de Marliave, Trésor de la mythologie pyrénéenne, Editions Sud-Ouest, 2005, p. 92 .
[22] Daniel Giraudon, op. cit., p. 121.
[23] Daniel Giraudon op. cit., p 129-137.
[24] A. Van Gennep, Le Folklore français (II), p.1757.
[25] J.-C. Schmitt, « Les fondements latins et patristiques de la notion de superstitio », Histoire de la France religieuse, dir. J. Le Goff et R. Rémond, T. I, Seuil, 1988, p. 427 et suiv.
[26] F. Lebrun, « Le Traité des superstitions de Jean-Baptiste Thiers, contribution à l’ethnographie de la France du XVIIe siècle », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, Année 1976, 83-3, p. 443, 444.
[27] Daniel Giraudon, Traditions populaires de Bretagne, « Du soleil aux étoiles », Coop Breizh,2007, p. 140.
[28] Proverbes et dictons de Savoie, rassemblés et commentés par Paul Guichonnet, Rivages, 1986, p. 110, 111.
[29] Olivier de Marliave, op. cit., p. 148.
[30] Daniel Giraudon, idem. p. 120.