HALLOWEEN, POUR UN AVENIR HEUREUX

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les origines d’Halloween ont peu à voir avec les chats noirs et les toiles d’araignées. Devenue totalement profane, Halloween, qui tient de la fête celtique de Samain, a beaucoup évolué avec le temps et avec son américanisation aux XIXe et surtout au XXe siècle. Samain, début novembre, représentait pour les Celtes l’avènement de l’obscurité, de la saison froide et de leur nouvelle année. Redoutée pour la présence des revenants liés inévitablement à la nuit, la noirceur grandissante a fait naître des phénomènes de conjuration tant contre la disparition de la lumière et de la vie, que contre le retour de la stérilité et de la mort. Samain et les quelques jours qui l’entouraient étaient un point fixe dans l’espace et dans le temps, selon le calendrier celtique luni-solaire axé sur l’alternance du sombre et du clair. Lors de cette « parenthèse d’éternité », n’appartenant ni à l’ancienne année, ni à la nouvelle, comme le précise Françoise Le Roux[1], le surnaturel se mêlait au monde des vivants, et on assistait à un échange entre le Sid (l’Autre Monde dans sa totalité) et les humains. Le temps des Celtes préchrétiens n’était pas celui du christianisme, mais le symbolisme de Samain rejoint celui du dieu latin Janus, évoquant à la fois la fermeture de l’année écoulée et l’ouverture de l’année à venir. La fête n’était pas pour les Celtes rupture du quotidien, c’est-à-dire un moment opposé à la vie ordinaire comme nous l’entendons. Pour eux, le fait social était inclus dans le fait religieux, ce qui donne de la profondeur aux origines d’Halloween.

Le rapprochement de cette période close avec les Douze Jours, comme on appelait la période qui va de Noël à l’Epiphanie, se fait tout naturellement, particulièrement avec la veillée de Noël le soir du 24 décembre qui se vivait encore à la maison au début du XXe siècle dans un grand recueillement. Les éléments préchrétiens liés au solstice d’hiver ont perduré, selon des croyances comparables et les mêmes enjeux et gestes de protection se retrouvaient ce soir-là : le retour attendu des esprits des ancêtres qui se mêlaient aux vivants, la naissance du feu nouveau et la bûche dans la cheminée, les chandelles, le grand repas prometteur d’abondance, les coutumes divinatoires essentielles au moment de l’arrivée d’une nouvelle année, ainsi que les tournées joyeuses des enfants ou des jeunes gens chantant leurs vœux. Tous ces rites concrétisaient l’espoir en un avenir heureux, fertile et prospère pour l’année qui venait.


[1] Françoise Le Roux, Christian-J. Guyonvarc’h, Les fêtes celtiques, Yoran Armeline, réed. 2015, p. 22, note 14. Françoise Le Roux (♱ 2004) était spécialiste de la religion celtique.

Le 1er-Mai

Extrait en partie de Nadine Cretin, Fête des Fous, Saint-Jean et Belles de mai, une histoire du calendrier, Seuil, 2008, p. 65-72.

Le 1er-Mai était une date connue depuis longtemps par les corporations, bien avant de devenir le jour chômé de la fête du Travail, officialisé en France en 1947 sous le président Vincent Auriol. En 1955, le pape Pie XII fit de ce jour également la fête chrétienne de Saint-Joseph artisan (saint Joseph, père nourricier de l’Enfant Jésus, était charpentier à Nazareth). A cette date administrative débutaient de nombreux contrats de louage, et c’est en ce jour symbolique qu’éclatèrent de sanglantes émeutes en 1886 à Chicago entre policiers et ouvriers pour obtenir la journée de huit heures. A Paris en 1889, l’idée d’une grève internationale le 1er-Mai fut adoptée par le Congrès de Fondation de la IIe Internationale, suivant le souhait de l’American Federation of Labour. En 1890, le 1er-Mai devint donc en France la journée revendicative des ouvriers, et en 1891 le 1er-Mai fut célébré avec éclat, bien qu’il fût marqué à son tour par de sanglantes émeures à Fourmies (Nord) entre policiers et ouvriers de l’industrie textile, faisant neuf morts. Dès 1890, les manifestants avaient pris l’habitude de défiler en portant à la boutonnière un triangle rouge, symbolisant la division de la journée en trois parties égales : travail, sommeil, loisirs. Ce triangle fut remplacé quelques années plus tard par la fleur d’églantine, et, à partir de 1907 à Paris, par un brin de muguet accompagné d’un ruban rouge. L’histoire de ce brin de muguet n’a, elle, rien à voir avec les revendications ouvrières.

La nuit celtique de Beltaine

Pour les Celtes, la nuit du 30 avril au 1er Mai était une nuit sacrée à la veille de la saison chaude, comme la nuit de Samain (devenue Halloween) l’était à la veille de la saison froide. Selon ce que l’on sait à propos de l’Irlande, des feux de joie, comparables à ceux de la Saint-Jean, étaient allumés sur les hauteurs : on s’y rendait comme à de véritables pèlerinages car, en cette nuit « sainte », le monde divin, et par conséquent le monde des morts qui lui est indissociable, se confondait avec celui des vivants. La fumée purifiait tout ce qu’elle enveloppait et la végétation avait des vertus magiques et protectrices. Ces feux conjuraient les maléfices des êtres surnaturels (sorcières ou fées) qui erraient cette nuit-là, censés se rendre à leur sabbat. Plus tard, cette nuit fut christianisée, prenant le nom de Walpurgis, d’après sainte Walburge († 779), fêtée le 25 février, princesse anglaise venue au VIIIe siècle évangéliser l’Allemagne, à la suite de ses deux frères et de son oncle saint Boniface, puis élue abbesse d’Heidenheim. La date de la translation de ses reliques auprès de celles de ses frères à Eichstätt (Bavière) le 1er mai 870, permit à sainte Walburge, que l’on disait initiée aux arts magiques, de devenir protectrice des cultures et de la végétation [1]. Encore au début du XXe siècle en Alsace, cette nuit de Walpurgis, appelée « nuit des sorcières », faisait peur : on n’en parlait qu’à voix basse, et pourtant les gens prenaient leur cure de Mai (Maikür) en allant se promener ce soir-là ou le lendemain pour profiter des bienfaits de la végétation. Dans les pays germaniques et nordiques, on continue toujours de célébrer par de grands feux la Walpurgisnacht, dans lesquels on jette parfois des mannequins de paille habillés représentant des sorcières au nez crochu.

La végétation

Pour toute l’Europe, le 1er-Mai est la fête de la végétation emplie de vertus ce jour-là. Selon une coutume se raréfiant, mais toujours connue dans plusieurs pays, des jeunes gens célibataires (en France, il s’agissait souvent des conscrits de l’année) profitent de la nuit du 30 avril au 1er mai pour aller chercher des mais dans les forêts voisines et en décorer les places des localités, ainsi que les façades des auberges, les maisons des notables ou celles des jeunes filles à marier. Ces mais collectifs sont des arbres assez hauts, dépouillés d’une grande partie de leurs branches – sapins, charmes, bouleaux, hêtres, peupliers…l’espèce choisie n’est pas significative. Ils sont parfois fleuris, enrubannés et décorés d’une couronne de verdure [2]. Dans certaines régions de France, on y suspendait un écriteau (Aquitaine, Limousin) ou un cœur tricolore (Alsace) portant l’année de la classe, et la mention « Honneur aux jeunes filles de notre village ». Pour les remercier, les jeunes filles invitaient les conscrits à dîner quelques jours plus tard. Les villageois « tournaient le mai » en dansant autour. La fête de Midsommer, que les Scandinaves connaissent au solstice d’été à la Saint-Jean (24 juin), reproduit cette coutume du mai, mât habillé de verdure autour duquel on danse, sans le faire flamber.

En ce qui concerne les « mais d’amour », quand la coutume n’est pas perdue, les jeunes gens se contentent maintenant, la plupart du temps, de mettre à toutes les jeunes filles à marier la même essence d’arbre, mais encore dans les années 1960 dans certaines régions (Franche-Comté, Champagne par exemple), il s’agissait principalement de mais individuels. Enrubannés ou non, ces mais – arbres entiers, arbustes, bouquets ou simples branches – étaient plantés devant la maison ou suspendus aux portes ou aux volets [3]. Selon cette coutume d’esmayer, d’enmayer  ou d’emayoler, attestée en France au début du XIIIe siècle (1207) [4], la jeune fille savait exactement quel regard on portait sur elle, car là, l’espèce choisie était éloquente : « les mais sont un jugement public du groupe des garçons sur la vertu et le pouvoir de séduction de chaque fille », écrivait l’ethnologue Yvonne Verdier à propos de la jeunesse de Minot (Côte d’Or) [5]. Les interprétations des espèces végétales variaient suivant les régions. Quand la jeune fille trouvait le matin des rameaux de bouleau ou de charme, elle était réputée charmante ; si c’était de l’aubépine, elle méritait de l’estime (hommage gracieux en Berry, mais ailleurs, cela pouvait signifier qu’elle était revêche) ; du sapin (« catin ») ou du cerisier (arbre trop « accueillant ») annonçait qu’elle était volage, mais ailleurs le sapin était destiné à lui faire honneur, et le cerisier signalait simplement qu’elle était à marier (Picardie) ; le houx ou le genêt étaient valorisants ou, au contraire, indiquaient qu’elle avait mauvais caractère, ou, pire, qu’elle était repoussante… Les « mais de la honte », mais injurieux décorés de chiffons sales ou de légumes pourris, désignaient les jeunes filles légères et représentaient de véritables sanctions ; guettés, ils étaient vite enlevés avant l’aube par les intéressées ou par leurs mères [6].

La fonction amoureuse du 1er-Mai, fête de la séduction, est donc importante, et les jeunes gens en profitaient pour se déclarer publiquement à l’élue de leur cœur. En Limousin, en Vendée, en Bourgogne, en Champagne ou en Lorraine, la nuit du 30 avril est également une nuit de farces pour la jeunesse qui rassemble sur la place du village tout ce qui traîne : vélos, pots de fleurs, nains de jardin, linge…

Selon une tradition attestée au XIIIe siècle dans les milieux bourgeois et aristocratiques de quelques grandes villes, qui s’est poursuivie jusqu’à la Révolution « parmi les gens de qualité » [7], voire jusqu’au milieu du XIXe en Lorraine et en Normandie, on s’amusait à la coutume du Verd. Ce jeu consistait à porter le 1er-Mai une branche ou des feuilles vertes sur soi ; à celui qui était pris « sans verd », on réservait un gage ou une amende. L’expression de « prendre sans verd(s) » fut utilisée par la suite pour « prendre au dépourvu ».

Le muguet

Le brin de muguet porte-bonheur s’offre ouvertement aux proches, parents ou amis, le jour du 1er-Mai. La coutume de donner autour de soi des bouquets de fleurs coupées à ce moment de l’année, relevée également à la Saint-Georges ou à la Saint-Marc les 23 et 25 avril, est guidée par le généreux souhait de communiquer aux êtres chers la force vitale de la nature. Le muguet, gracieuse liliacée des sous-bois remarquable par son parfum et sa blancheur, est la plante devenue symbole du jour en France. Les clochettes qu’il porte symbolisent le rôle magique et protecteur des cloches, véritables êtres animés quand elles sonnent, capables, croyait-on, d’éloigner les dangers et les « démons » (épidémies, orages…). Stimulant cardiaque, le muguet n’a joué qu’un rôle tardif dans la pharmacopée : ce n’est donc pas pour cette raison que la plante est devenue porte-bonheur. L’origine est probablement liée aux « cures de Mai », promenades collectives qu’on faisait en forêt ou en sous-bois dans diverses régions (Alsace, Bourgogne entre autres). Certains font remonter la tradition au roi Charles IX qui, âgé de dix ans, en avait reçu comme porte-bonheur du chevalier Louis de Girard à Saint-Paul-Trois-Châteaux (département actuel de Drôme), le 1er mai 1560. L’année suivante, le jeune roi en offrit à son tour aux dames qui l’entouraient. Pour Arnold Van Gennep, la tradition serait apparue plus tard, avec l’établissement d’une Fête du Muguet dans les régions forestières d’Ile-de-France, folklorisée à la fin du XIXe siècle par l’élection d’une Reine à Rambouillet, Compiègne et Meudon.

Le 1er-Mai, les particuliers et les associations sont autorisés à vendre du muguet (sauvage et sans racine) sur la voie publique, à condition d’être à bonne distance de la boutique d’un fleuriste, et de ne vendre que des brins de muguet, sans autres fleurs.

Sur le site du Ministère de l’Intérieur, précisions du 26 avril 2019 [8]

Généralement encadrée par un arrêté municipal, sa vente est possible dans la rue.

Alors que toute vente de rue est en principe soumise à autorisation, la vente de muguet le 1er mai fait office d’exception. Il est néanmoins fréquent que la commune encadre cette pratique. Que vous soyez simple particulier ou acteur associatif, vous pouvez vendre du muguet, mais en respectant quelques règles.

Les arrêtés municipaux prévoient généralement une distance minimum à respecter avec le fleuriste le plus proche. De plus, le muguet vendu sur la voie publique doit l’être uniquement en brin. Impossible donc d’ajouter d’autres fleurs à votre bouquet, la vente de compositions florales étant la prérogative des professionnels.

Il est également interdit d’installer sur le domaine public des tables, chaises, tréteaux ou autres accessoires pour matérialiser votre point de vente, seuls les fleuristes ont la possibilité de le faire devant leur boutique. En outre, le muguet doit être cueilli en forêt, vendu sans emballage et en petite quantité.

Enfin, si la vente de muguet est autorisée le 1er mai, il faut veiller à ce qu’elle ne constitue pas un danger pour les piétons ou les automobilistes. Pour vendre vos brins, faites toujours bien attention à laisser le passage aux uns et aux autres. Une fois toutes ces précautions prises, vous pouvez vendre en toute quiétude le fruit de votre cueillette !


[1] Walburge est connue en France sous les noms d’Avaugourd en Vendée, de Gauburge en Normandie et de Waubourg en Champagne.

[2] Des « mais d’honneur » sont également placés devant la maison d’élus locaux au moment des élections, ou devant celle de jeunes mariés. Quelle que soit l’époque de l’année, ils portent toujours le nom de mais.

[3] Voir l’article de Florence Weber, « Premier Mai fais ce qu’il te plaît », sur la coutume dans une petite ville de l’Auxois, Terrain n° 11, novembre 1988, p. 7-28.

[4] Arnold Van Gennep cite les notices Majum et Majus du Glossaire de Du Cange (1678), dans Le Folklore français, vol. 4, Robert Laffont, réed 1999, p. 1277.

[5] Façons de dire, façons de faire, Gallimard, 1979, p. 68, 69.

[6] Dans son Dictionnaire universel (1690), Antoine Furetière citait la coutume du May, précisant que cette coutume n’existait plus qu’à la campagne, et qu’elle était surtout pratiquée par des artisans (maçons, maréchaux, boulangers, imprimeurs, etc.) ; force est de constater que cette coutume eut la vie longue !

[7] Paul Sébillot, Le folklore de France. La flore, réed. Imago, 1985 (1904-1906), p. 192.

[8] https://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-des-actualites/2019-Actualites/Vente-de-muguet-quelques-regles-a-respecter

1er Avril

Extrait en partie de Nadine Cretin, Fête des Fous, Saint-Jean et Belles de mai, une histoire du calendrier, Seuil, 2008, p. 36, 37.

Le 1er-Avril

Le 1er-Avril, (April’s Fool’s day, fête du Fou d’Avril, dit-on en Grande-Bretagne) est une journée qui dérive des fêtes d’inversion propres au Carnaval, une parodie des fêtes de début d’année. En Espagne, la journée des farces a lieu le 28 décembre, jour des Saints-Innocents, ce qui confirme la fonction carnavalesque de cette journée où les petits deviennent grands, où ceux qui font des farces sont pris au sérieux. La dérision domine le 1er-Avril, douze jours après l’équinoxe de printemps, en cette journée liée à l’avènement de la nouvelle saison qui soulage de l’hiver, et qui tombe en général pendant l’austère période du Carême. L’année débutait à ce moment-là, à quelques jours près : selon le style de l’Annonciation le 25 mars du Xe siècle jusqu’au début du XIIe siècle, et par endroits jusqu’au XIIIe siècle, et à Pâques jusqu’en 1564[1]. Le 1er-Avril illustre bien le rire libérateur qui accompagne le renouveau, soulagement qui motivait ce rire, le risus paschalis, autorisé à l’église le jour de Pâques ou de la Pentecôte jusqu’au XVIe siècle, à mettre en parallèle avec le silence rompu des cloches (1). Dans Les Métamorphoses ou l’Âne d’or d’Apulée (2e siècle), le héros Lucius transformé en âne est objet de plaisanteries faites pour la journée du Rire, fête du dieu Risus. Ce roman latin se déroule en Thessalie, pays de la magie. Mais Risus ne peut être vraiment assimilé à aucune divinité grecque ou romaine.

Les plaisanteries, que l’on associe souvent à d’anciennes étrennes, sont ponctuées en France de l’expression énigmatique : « Poisson d’Avril ! ». Ces farces sont faites aux personnes de tout âge et de toute condition sociale, tandis que les plaisantins accrochent parfois dans leur dos la silhouette d’un poisson en papier. Claude Gaignebet voyait dans cet accrochage la nécessité d’un « retournement » du temps impliqué par le geste même [2]. Différentes hypothèses peuvent justifier ce poisson. Il semble par sa présence se moquer des autorités, de l’Eglise en particulier, qui était symbolisée pour les premiers chrétiens par un poisson, ICHTUS en grec, acronyme de « Jésus Christ, Fils du Dieu, notre Sauveur ». Par ailleurs, au moment du 1er avril, l’Eglise impose le Carême, cette période de « quarante » jours avant Pâques, où il faut faire « maigre » : le poisson est l’un des rares aliments autrefois autorisés en période de jeûne. (Rappelons que Pâques, fête mobile, peut tomber entre le 22 mars et le 25 avril.) Par le nombre de ses œufs, le poisson évoque la vie et la fécondité, comme la poule ou le lièvre, autres animaux prolifiques célèbres au printemps. Une origine sémantique peut encore être avancée, qui donne au poisson une connotation érotique : le « maquereau », la « maquerelle », la « morue » sont des noms évocateurs d’amours illicites et de débordements sexuels (3). De même, la « vieille », autre nom du labre, poisson marin ridé, est le nom donné en France à l’année finissante ainsi qu’au Carême. La pêche en eaux douces elle-même est parfois encore interdite par des décrets préfectoraux pendant cette période afin de respecter le frai, la reproduction des poissons.

Les farces du 1er-Avril, qu’Arnold Van Gennep, grand folkloriste français († 1957), rapprochait des « farces de réception », étaient connues au moment du Carnaval, lors des veillées et des fêtes patronales ou professionnelles (4). Répandues d’abord en milieu urbain, ces farces jouées aux nouveaux, sans aspects licencieux particuliers, représentaient une épreuve d’admission, forme de bizutage pour les jeunes apprentis qu’on envoyait chercher des objets introuvables : des passoires sans trous, de l’huile de coude ou des cordes à lier le vent, par exemple.


[1] Depuis 1564, grâce à l’Edit de Roussillon signé par Charles IX, notre année civile débute le 1er janvier. Colette Méchin, Saint Nicolas, Berger-Levrault, 1978, p. 109 ; Arnold Van Gennep, Le Folklore français, T. 1, vol. 3, Paris, Robert Laffont, (réed) 1998, p. 11.

[2] Fêtes du monde. Europe, Ed. du Moniteur, 1980, p. 11.

(3) Catherine Garanger-Lepagnol, « Poisson d’avril ! », Carnavals et mascarades, Pier Giovanni d’Ayala et Martine Boiteux dir., Bordas, 1988, p. 78.

(4) Le folklore français, I, vol. 3, rééd. Robert Laffont « Bouquins », 1998, pp. 931, 932.

Saint Valentin (14 février), patron des amoureux

Saint Valentin, patron des amoureux

La Saint-Valentin, le 14 février, est une date bien connue des amoureux, bien que le saint de ce nom soit très obscur. Près de la tombe d’un martyr inhumé au deuxième mille de la Via Flaminia, entourée de bonne heure par d’autres tombes, fut construite une église dédiée à saint Valentin : cette basilique, attribuée au pape Jules I (337-352) et restaurée sous le pape Honorius I (625-638), fut le lieu d’un pèlerinage très fréquenté. D’après le récit tardif et légendaire du martyre de Marius, Marthe et leurs compagnons, groupe originaire de Perse dont le culte s’étendit à Rome au VIe siècle en raison de la translation de leurs reliques, saint Valentin aurait été un prêtre romain, martyr au IIIe siècle. A la fin du XIIIe siècle, le corps de saint Valentin fut transféré, comme beaucoup d’autres, dans la chapelle Saint-Zénon de l’église Sainte-Praxède, près de Sainte-Marie-Majeure[1]. Rien ne le prédisposait au patronage des amoureux.

Ce Valentin fut confondu avec un autre du même nom, « évêque » de Terni selon une tradition qui ne remonte pas au-delà du VIe siècle, martyrisé à Rome vers 273 et fêté également le 14 février. Terni est situé aussi sur la voie Flaminienne au 63e mille. Là encore, sur l’emplacement estimé de la tombe du martyr, on construisit à une époque reculée une basilique attestée au VIIIe siècle.

A la suite d’un récit tardif (mais antérieur au VIIIe siècle), ce second Valentin était réputé guérisseur et aurait exercé son art auprès des filles (du fils, selon les versions) d’un certain Craton – citoyen romain ou philosophe grec –, avant d’être arrêté puis décapité sur la voie Flaminienne. Dans La Légende dorée de Jacques de Voragine (seconde moitié du XIIIe siècle), le prêtre Valentin aurait accompli un semblable miracle de guérison de la fille aveugle d’un gouverneur. Mais dans tout cela, il n’est pas question de fiancés.

S’il figurait dans les précédents Martyrologes, Valentin de Terni n’a pas été retenu dans le Martyrologe de 2001. Il reste que nous pouvons nous étonner de la présence de deux martyrs du même nom, célébrés le même jour, martyrisés tous les deux au IIIe siècle. Valentin ne serait-il pas le nom d’un unique personnage dont le culte importé tôt à Terni serait devenu tout simplement celui d’un saint local ? L’évêque de Terni aurait-il été au contraire le seul saint Valentin, tandis que la basilique du deuxième mille aurait porté le titre de son donateur, un dénommé Valentin sanctifié par erreur ? Qu’en serait-il alors du tombeau du martyr trouvé là ? Depuis, d’autres Valentin se sont ajoutés à la confusion !

L’étymologie prometteuse du nom de Valentin (du latin valere, être fort, bien se porter, réussir) semble être à l’origine du patronage des amoureux, car, pour cette raison, la Saint-Valentin était marquée par de nombreux présages de bonheur, surtout d’obtention d’un fiancé ou d’un mari[2]. Mêlé à une croyance médiévale relative à l’appariement des oiseaux ce jour-là, la popularité de ce saint grandit. Propre aux Iles britanniques, la légende selon laquelle les oiseaux s’apparient à la Saint-Valentin, diffère quelque peu de la croyance française selon laquelle ils se fiancent le jour de sa fête et se marient un peu plus tard, à la Saint-Joseph (le 19 mars) : c’est l’explication la plus fréquente de cette réputation de la Saint-Valentin[3]. Avec l’avènement de la courtoisie, le poète de cour anglais Geoffrey Chaucer parle de la Saint-Valentin et de l’avènement du printemps où les oiseaux se choisissent une compagne dans The Parliament of Fowles (Le Parlement des oiseaux, vers 1382). Selon les exemples donnés au XIVe siècle par le poète ainsi que par son contemporain et ami John Gower, lui aussi lié à la noblesse de son époque, des manifestations courtoises avaient lieu le 14 février dans le milieu aristocratique anglais. Le valentinage, « sorte de mise à l’épreuve amoureuse »[4], consistait à associer pour l’année – ou seulement pour la journée – des couples formés selon leur libre consentement ou selon le hasard (première rencontre du matin, tirage au sort…), y compris chez les personnes mariées. Le Valentin et sa Valentine, dont l’association restait secrète, se faisaient galanteries et menus cadeaux.

Toujours au XIVe siècle, la coutume du valentinage fut connue à la cour de Savoie par le capitaine des armées anglaises Othon de Grandson († 1397), chevalier-poète, puis par Pardo, chevalier espagnol de Valence, et enfin à la cour de France au siècle suivant, grâce aux rondeaux et ballades de Charles d’Orléans qui avait été prisonnier à Londres de 1415 à 1440. La poétesse française Christine de Pisan, Italienne élevée à la cour de Charles V à partir de 1368 où son père, médecin et astrologue, exerçait, avait déjà écrit des valentines, poèmes galants, vers 1400. À la fin du Dit de la Rose, en 1401, elle précise aux vers 637-640 : Escript le jour saint Valentin, / Ou mains amans tres le matin / Choisissent amours pour l’année,/ C’est le droit de celle journée.

La tradition aristocratique se répandit en Lorraine au XVIe siècle, s’amalgamant à la coutume carnavalesque connue par ailleurs de la « parodie populaire des bans » :  les dônes ou saudées connues jusqu’à la fin du XIXe siècle[6]. A une date voisine du Carnaval, le premier dimanche du Carême par exemple, le dônage était une coutume villageoise peu discrète (à l’inverse de la Saint-Valentin), qui consistait à associer publiquement une « maîtresse » et un « galant » parmi la jeunesse du village. Dans la rue, sur une place où devant une maison où se tenait une veillée, un orateur annonçait à la cantonnade des fiançailles fantaisistes entre célibataires du village : « Je donne mademoiselle X à monsieur Y ». Cette parodie n’avait heureusement aucune valeur contraignante et les jeunes gens pouvaient simplement refuser les alliances annoncées contre un petit cadeau. Comme le dônage, la Saint-Valentin est à une date proche du Carnaval, époque de licence et de rupture favorable au retour de la fécondité, où les jeux amoureux étaient très présents.

La Saint-Valentin, connue en France, en Angleterre et en Ecosse, s’étendait à l’instar de la Lorraine, et ne régnait pas seulement dans les cours aristocratiques. Son « coupable usage » fut dénoncé par les gens d’Eglise, en particulier en 1603, par le jeune évêque de Genève François de Sales, à Annecy, son lieu de résidence, « dans un sermon plein de force et de zèle »[7]. En effet, cet « abus des plus graves… fort nuisible aux bonnes mœurs » occasionnait querelles et désordres, car il pouvait s’adresser également à des personnes mariées. Les jeunes gens et jeunes filles écrivaient leurs noms sur des billets séparés disposés dans une urne. Après tirage au sort, le hasard rapprochait ainsi un Valentin d’une Valentine en formant des couples qui contractaient pour l’année « d’étroits rapports d’amitié ». Le Valentin devait porter tout ce temps sur son cœur ou sur son bras le billet de sa Valentine et se faisait « une profession particulière de la servir, de la mener aux promenades, aux assemblées, aux bals, sans oublier de lui faire divers présents ». Au tirage au sort, François de Sales eut l’idée de remplacer le nom de l’amoureux par celui d’un saint : « il fit donc distribuer dans toutes les familles des billets contenant les noms des saints ou des saintes qu’on devait prendre pour protecteurs pendant l’année »[8]. Mais cette proposition fut accueillie par de violentes réactions de ses ouailles, ce qui laisse penser que l’usage était établi depuis longtemps.

Avant même l’envoi des cartes de Noël, l’Angleterre connaissait, dès le XVIIIe siècle, celui de cartes de voeux, les valentines, messages amoureux parfois anonymes. La carte portait l’inscription « To my Valentine ». S’étant développée à son tour en Amérique du Nord, la coutume du Valentine’s day revint en Europe, en particulier à la suite de la IIe Guerre mondiale grâce aux soldats américains. Aujourd’hui encore, les Américains adressent des valentines, cartes représentant des couples, des cœurs, des cupidons…, aux couples amis ou aux jeunes gens en âge de se marier.

La coutume actuelle est de célébrer cette fête en tête-à-tête ou, tout au moins, de se faire des cadeaux entre amoureux. Comme on sait, le commerce s’en est largement emparé depuis la seconde moitié du XXe siècle : bijoux, fleurs (des roses rouges essentiellement), chocolats… sont les cadeaux les plus fréquents. Les restaurants proposent des dîners aux chandelles et des menus particuliers où les plats prennent volontiers la forme de cœurs.

Nadine Cretin

Extrait de Fêtes de la table et traditions alimentaires, Le Pérégrinateur, 2015.


[1] P. Jean Evenou, « Saint Valentin et les reliques de Saint-Pierre-du-Chemin (Vendée) », conférence donnée en ce lieu le 5 octobre 1992.

[2] A. Van Gennep, Le folklore français, vol. 1, « Bouquins », Robert Laffont, 1994, p. 264.

[3] Contrairement à ce que certains prétendent, il n’y a pas de lien avec les Lupercales, fête célébrée dans la Rome antique le 15 février, si ce n’est la date carnavalesque, entre hiver et printemps.

[4] Tina Jolas, « Une séquence printanière : Le Songe d’une nuit d’été », Ethnologie française, 1991/4, p. 383.

[6] A. Van Gennep, Le folklore français, vol. 1, p. 263.

[7] Louis-Joseph de Baudry (et al.), Œuvres complètes de saint François de Sales, Ed. J.P. Migne, 1861, Livre V, col. 546.

[8] id. col. 547.

Venez, venez saint Nicolas… (Zenit.org : Le monde vu de Rome, 6 décembre 2019 )

« Venez, venez, saint Nicolas, venez, venez! »: le Père Noël … c’est lui!

Autrement dit, le Père Noël existe bel et bien!

décembre 06, 2019 15:43

Anita Bourdin

« Ah! cette hérésie du Père Noël importée par les Français ! » : ce cri du cœur d’un ami belge, scan-da-li-sé, trouve son explication – et sa réconciliation! – chez l’historienne Nadine Cretin qui analyse les représentations du Père Noël et de saint Nicolas, l’évêque de Myre, ville marchande d’Asie Mineure (Turquie) aux IIIe-IVe siècles. Et qui est toujours aujourd’hui plus que jamais, ce 6 décembre 2019, jour de sa fête, l’ami des… enfants !
« Une barbe blanche, un habit rouge, des cadeaux pleins les bras, et un sourire chaleureux. (…) D’où vient cette ressemblance ? » Nadine Cretin poursuit son investigation. Ce qui les rapproche – serait-ce un « indice pensable »? – , c’est « la même générosité » : « Nos deux donateurs de cadeaux reposent en réalité sur des croyances anciennes, qui les rapprochent des masqués de l’hiver, saison noire et stérile avant le retour du printemps. De telles créatures figurent encore dans les mascarades du Nouvel An ou les carnavals. Les beaux, bien habillés, distribuent noix ou gâteaux, symbolisant les beaux jours, la lumière et l’abondance. »
Leurs compagnons aussi se ressemblent fait observer la chercheuse: « Ils sont affublés de compagnons à l’aspect bestial, vêtus de paille, de mousse, de fourrures. Ces « laids » symbolisent un monde inquiétant, un monde non civilisé, inconnu, que l’on peut rapprocher de l’Au-delà », comme le « Père Fouettard » alias Hans Trapp en Alsace, Zwarte Piet aux Pays-Bas et en Belgique, Schmutzli en Suisse…
Avant d’être le saint patron des petits enfants, l’évêque de Myre a été honoré comme le saint patron des marins, des marchands, des prisonniers, des avocats, des fiancés, du fait de sa généreuse intervention en leur faveur rappelle encore l’historienne : « Les légendes de saint Nicolas en faisaient le patron des marins car il en avait sauvé de la tempête, celui des marchands car il avait préservé sa ville de la famine, mais aussi des prisonniers et des avocats car il avait délivré des captifs, et celui des fiancés car il avait aidé des jeunes filles pauvres à se marier. »
Et puis ce fut la « légende des trois enfants » ressuscités du saloir d’un méchant boucher, « la plus connue en Occident ».
Ensuite, elle pourfend l’idée de toute « hérésie » française car les reliques de saint Nicolas reposent à Bari, sur la côte adriatique – auprès duquel le pape François a organisé une journée de prière pour la paix au Moyen-Orient, en juillet 2018 – et de là sa réputation est passée en Lorraine : « En 1087, des marins italiens de Bari ont rapporté dans leur ville les restes de saint Nicolas, craignant l’action des Infidèles en Asie Mineure. De là, un chevalier lorrain a rapporté une relique qu’il a mise à Saint-Nicolas-de-Port, devenu un grand centre de pèlerinage près de Nancy. »
Autrement dit, les Français n’ont pas exporté « l’hérésie » du Père Noël, mais, en passant par la Lorraine, ils ont importé – puis exporté ! – la mémoire des bienfaits d’un bon évêque! Ouf! Acquittés.
Et le voilà qui franchit l’Atlantique nord, explique Nadine Cretin, toujours sur ses traces: « C’est ce saint Nicolas transformé que les premiers colons américains ont importé avec eux en Amérique du Nord au XVIIe siècle. Là, il a peu à peu donné ses traits au Père Noël. Dans un poème (1822), Clement Clark Moore fait de saint Nick un minuscule personnage, rond et jovial à l’habit « couleur de suie » venant en traîneau tiré par des rennes, et descendant dans les cheminées déposer des cadeaux. Plus de Père Fouettard à ses côtés ! Vers 1860, Thomas Nast a dessiné Santa Claus, le faisant venir du Pôle Nord. Ses habits étaient souvent rouges. Vers 1930, une campagne de publicité de Coca-Cola a fixé son image à travers le monde. »
Après une enquête si rondement menée, on peut donc conclure que, sous ce nom et sous cet aspect, c’est saint Nicolas qui accompagne les fêtes de Noël chaque année dans le monde entier! Certes, incognito pour beaucoup, sauf pour ceux qui se rappellent de son nom et de sa sainteté – « Santa Claus » ! -, et pour tous les petits enfants qui le fêtent aujourd’hui avec joie en chantant « Venez, venez, saint Nicolas, venez, venez ! ».
Autrement dit, c’est bien vrai, le Père Noël existe, c’est lui, saint Nicolas, mais incognito! Chut! Il a juste renoncé à son nom, à sa mitre et à sa crosse d’évêque.
Mais « pourquoi? » demande un jeune « fan » de saint Nick? « Eh bien, répond un vieux sage, qui lui ressemble, c’est certainement parce que saint Nicolas voulait pouvoir se faire proche de tous les enfants du monde, pas seulement les petits baptisés. Mais pouvoir entrer dans toutes les maisons comme un ami, pour pouvoir dire à tous, à Noël, que Dieu les aime tendrement ».
Petits enfants, vous savez maintenant quoi répondre au grand frère ou à la grande soeur qui prétendrait que le Père Noël n’existe pas! Vous pouvez aussi ne rien dire, et garder votre secret, en les confiant à la prière du grand saint Nicolas.

décembre 06, 2019 15:43

ANITA BOURDIN

Journaliste accréditée au Vatican depuis 1995. Rédactrice en chef de fr.zenit.org . A créé Zenit en français en janvier 1999. Correspondante à Rome de Radio Espérance. Formation: journalisme (Bruxelles), théologie biblique (Rome), lettres classiques (Paris).

« Le Père Noël et ses ancêtres » (Arte, décembre 2020, rediffusion 2011)

Film documentaire de Christian Riberzani (53 minutes)

www.arte.tv/fr/videos/044185-000-A/le-pere-noel-et-ses-ancêtres/

Pourquoi fêtons-nous Noël en décembre ? Et que fêtons-nous exactement ? Qui est le Père Noël et pourquoi apporte-t-il des cadeaux ? C’est à travers un voyage dans le temps et dans le monde que l’on découvre un rituel complexe qui s’étale sur deux mille ans d’histoire et dont la progression géographique va des rives de la Méditerranée, du sud au nord de l’Europe jusqu’au continent américain.