« Noël, c’est un réchauffement au milieu de l’hiver… » (Le Télégramme, 20 novembre 2020)

Entretien avec Martin Vaugoude

N’en fait-on pas trop, en ce moment, autour de la question de Noël ?

Je ne pense pas. Noël compte beaucoup plus qu’on ne le croit. Ce n’est pas qu’une fête confessionnelle. C’est surtout la famille. C’est pour cela qu’on est triste de savoir qu’on ne pourra pas se réunir comme d’habitude. On se rend compte dès maintenant du vide que cela va occasionner. Car c’est souvent à partir de fin octobre, début novembre, qu’on commence à s’organiser.

Qu’est ce qui fait de Noël une fête à part ?

Noël véhicule beaucoup de choses. Evidemment, pour les chrétiens, c’est la naissance du Christ. Mais les Evangiles ne précisent pas à quel moment de l’année a lieu cet événement. L’Eglise a choisi cette date au IVe siècle car il y avait d’autres traditions autour du solstice d’hiver. En réalité, on retrouve dans nos traditions de Noël, comme le sapin, le grand repas où les cadeaux, des éléments qui sont préchrétiens.

Que signifient ces traditions ?

Beaucoup sont liées à l’espoir. Noël, c’est un réchauffement au milieu de l’hiver. On conjure la nuit en multipliant les lumières. On met de la verdure dans la maison à un moment où les arbres en sont dépouillés. On fait de grands repas, en multipliant les mets et les boissons, avec l’idée que l’abondance promet l’abondance. Une tradition attestée dès la Rome impériale, avec ce qu’on appelait la tabula fortunata, c’est à dire une table qui porte bonheur.

Certaines fêtes ne sont-elles pas porteuses d’un sens similaire ?

Non. Un anniversaire, un mariage, même le réveillon du Nouvel An, ce n’est pas pareil. Il n’y a pas cette dimension profonde. Souvenons-nous qu’au début du XXe siècle, il y avait encore, dans certaines familles, une place à table pour l’ancêtre qui venait de décéder. La tradition de la bûche dans la cheminée a aujourd’hui disparu. Mais quand on la pratiquait encore, les Bretons s’agenouillaient devant. Il y avait du recueillement, indépendamment du côté chrétien de Noël.

Peut-on imaginer fêter Noël plus tard dans l’année ?

Bien sûr, dans les familles recomposées, les enfants ont parfois cinq ou six Noëls. Chez les grands-parents, les beaux-parents… Mais cela doit se situer, disons entre la Saint-Nicolas et la galette des Rois, pour s’appeler Noël. Il faut un sapin et des cadeaux. Fêter Noël en février n’aurait aucun sens !

Réussira-t-on à sauver Noël ?

Dans les villes, on peut s’attendre à moins d’animations et moins de monde dans les rues que d’habitude. Mais, dans la famille, à mon avis, cela ne va pas beaucoup changer, à part le fait de ne pas se réunir en nombre. D’une façon ou d’une autre, les gens se feront des cadeaux. Et on pourra améliorer le repas, les commerces de bouche sont ouverts. Ce qu’il faut surtout souhaiter, c’est qu’on puisse réunir la famille nucléaire, les parents, les enfants qui vivent loin. Et que personne ne soit isolé ce jour-là.

« Noël est la fête de l’espoir » (Kaizen, n° 47, nov.-déc. 2019)

p. 22 à 24, Article de Aude Raux.

« Noël est la fête de l’espoir »

– Quelle définition donneriez-vous du mot Noël ?

  • Étymologiquement, Noël signifie “ la naissance ”. À l’origine, on parlait de nativité, en référence à la naissance de Jésus. C’est à partir de 1105, comme l’atteste un écrit retraçant la vie du navigateur irlandais Saint Brendan, que l’on trouve la première mention du mot “ al nael deu ” qui veut dire “ à la naissance de dieu ”.

 – Pourquoi fête-t-on Noël le 25 décembre alors que l’on ne connaît pas la date précise de la naissance de Jésus, “ fils de Dieu ” ?

  • Effectivement, personne ne la connaît avec certitude. La première attestation de la naissance du Christ, un 25 décembre, est mentionnée dans un chronographe de Saint Luc qui date de 354.

– Pourquoi les Chrétiens ont-ils choisi cette date ?

  •  Dans l’hémisphère nord, on célébrait, déjà avant le IVème siècle, le solstice d’hiver à travers Yule chez les peuples germaniques et via deux principales fêtes chez les Romains. À la mi-décembre, étaient organisées les Saturnales qui consistaient en un grand banquet de domestiques. Les militaires, eux, qui vénéraient le dieu Mithra, né un 25 décembre, rendaient un culte au soleil invaincu. Je pense que, soit l’Église de Rome a voulu couvrir ces fêtes païennes (dans le sens de “ non chrétiennes ”), soit elle a été influencée dans son choix pour organiser, un 25 décembre donc, la fête de la nativité.

 – Peut-on conclure que la fête de Noël est la christianisation de celle du solstice d’hiver ?

  • L’amalgame est certain dans le sens où Noël est la conjonction de ces différentes traditions. Je précise que le solstice d’hiver ne se limite pas au 21 décembre, jour où la nuit est la plus longue et à partir duquel on gagne de la lumière un peu plus quotidiennement jusqu’au solstice d’été, le 21 juin. Le solstice d’hiver est une période qui s’étire du 6 décembre au 6 janvier, lorsque l’inclinaison de la terre est au maximum par rapport au soleil. Les jours sont alors les plus courts dans le calendrier. On a l’impression que le soleil reste immobile. Étymologiquement, d’ailleurs, le mot solstice signifie le soleil (“ sol ” en latin) à l’arrêt (“ stare ”). La vie des paysans, qui représentaient la grande majorité de la population à l’époque, était dépendante des récoltes, des conditions météorologiques et des saisons qui passent. À cette période de l’année, ils travaillaient peu dans les champs. Et ils ressentaient le besoin de conjurer le mauvais sort. Ils étaient en effet habités par la crainte que le soleil ne reprenne pas sa course, que les jours ne se remettent pas à rallonger, que le temps reste hivernal et que les arbres soient éternellement dépouillés de leur verdure. Comme on le constate, les paysans étaient très liés à leur environnement, aux cycles de la nature.  

– Que faisaient les paysans pour conjurer le mauvais sort pendant ce solstice d’hiver ?

  • C’est une époque de divination de la nature. Aussi, guettait-on les signes. Par exemple, dans l’espoir que la nouvelle année soit bonne, les Provençaux mettaient des grains de blé dans des coupelles, le 4 décembre, jour de la Sainte Barbe. Si ces grains levaient avant les Calendes (NDLR : premier jour de chaque mois dans le calendrier lunaire, soit le 1er janvier) c’était signe de récoltes prospères.

– Quels rituels ont perduré jusqu’au Noël tel qu’on le fête aujourd’hui ? 

  • Pour conjurer l’absence de lumière, on brûlait des chandelles. Cette tradition était aussi une façon d’honorer la mémoire des ancêtres, tout comme le fait de mettre, à côté de la table du réveillon, de la nourriture dédiée aux morts, dans le cas où ils viendraient la nuit. On entreposait également les plus grandes buches dont on disposait dans la cheminée. Par ailleurs, ce feu sacré, qui jamais ne devait s’éteindre, était un moyen de chasser les mauvais esprits, puisque, quand les volets et la porte étaient fermés, la cheminée était le seul lien avec l’extérieur. De même, pour conjurer les mauvais sorts qu’auraient pu jeter les sorcières, on confectionnait, en Franche-Comté ou en Picardie, des pâtisseries présentant des extrémités pointues, sous forme de croissant de lune, de losange, de cœur ou d’étoile. Les Britanniques, eux, disposaient des branches de houx autour de leurs lits. Notons que le sapin lui-même est pointu et que ses cônes sont symboles de fertilité. Autre façon de conjurer les sortilèges : en Alsace, les biscuits (Manelle ou Manalla) que les familles cuisinaient pour la Saint-Nicolas, fêtée le 6 décembre, étaient en forme de bonshommes. Ce qui peut être considéré comme une sorte de cannibalisme représentant, là encore, les profondes anxiétés liées à la nuit de l’hiver interminable.

– Qu’en est-il du sapin de Noël ?

  • – Face à la rareté des feuilles et des fleurs dans la nature, on mettait des branchages de laurier ou de buis dans les maisons. Et ce, dans l’idée de conjurer la stérilité hivernale. Cette superstition était promesse de fécondité pour l’année à venir. Quant au sapin de Noël, il est apparu, notamment en Allemagne, au XVe siècle, dans les hôpitaux ou les maisons de corporation, par exemple de boulangers ou d’orfèvres. Avant de faire son entrée dans les foyers vers le XVIe siècle, mais de taille beaucoup plus modeste puisqu’on le posait sur la table. On décorait ces arbres de Noël avec des fleurs en papier crépon et des pommes ou des noix, symboles, là encore, de fécondité.

– Et qu’en est-il du repas de fête ?

  •  Les Romains avaient coutume de dresser “la tabula fortunata ”, c’est-à-dire une table sur laquelle la nourriture était abondante. Parce que l’abondance promettait l’abondance. Sur cette table, étaient présentés tous les mets que le domaine pouvait procurer et que l’on espérait retrouver l’année d’après. En Alsace, jusqu’au XXe siècle, on disposait des aliments issus de trois éléments : l’eau, la terre et l’air. Cette coutume perdure puisque le menu type, qui s’est imposé en France dans la seconde moitié du XXe siècle, contient des huîtres et du saumon, des légumes, tels des marrons, enfin du foie gras d’oie ou de canard et une dinde (autant d’animaux qui ont des ailes). De même, les desserts sont très riches, comme le christmas pudding au Royaume-Uni ou les treize desserts provençaux. Quant à la bûche, elle a été créée dans les années 1875 par plusieurs pâtissiers professionnels qui ont eu l’idée d’un gâteau roulé en forme de buche. Bûche qui avait disparu de la cheminée, cet équipement ayant lui-même progressivement déserté les habitats.

– Enfin, quid du Père Noël qui distribue des cadeaux : Saint-Nicolas serait-il son ancêtre ?

  • Depuis le XIe siècle, dans l’Europe germanique, et notamment dans le nord et l’est de la France, la Saint-Nicolas est célébrée le premier jour du solstice d’hiver, soit le 6 décembre. Saint-Nicolas a réellement existé. Il est né vers 270 et est mort en 345 à Myre, une ville située dans l’actuelle Turquie où il avait été évêque. Selon une légende, il aurait distribué à trois jeunes filles pauvres, trois nuits de suite et de façon anonyme, des pièces de monnaie emballées dans des linges. On retrouve dans cette histoire, tous les “ ingrédients ” du Père Noël. C’est ainsi qu’au fil du temps, ce saint a été représenté sur son âne, délivrant des friandises aux enfants, suivi du père Fouettard, qui, lui, assène des coups de bâton à ceux qui n’ont pas été sages. De plus, les Pilgrims fathers (NDLR : Les Pères pèlerins partis du Royaume-Uni et de Hollande, à bord du Mayflower en 1620, pour coloniser l’Amérique) qui honoraient ce saint, en tant que patron protecteur des marins, ont importé avec eux cette tradition. Tradition qui va être contée et illustrée dans un poème La nuit avant Noël signé d’un pasteur, Clément Clarke Moore, paru au début du XIXe siècle, montrant Saint-Nicolas tel qu’on se le représente aujourd’hui, vêtu de rouge et arborant une barbe blanche, qui va marquer l’inconscient collectif américain.

– Quand et comment Noël est-elle devenue une fête commerciale  ?

  • Après la Seconde Guerre Mondiale, Noël a complètement changé de physionomie. Le fossé entre Noël païen et Noël chrétien s’est considérablement creusé. Principalement en raison des Américains qui ont diffusé en Europe, puis dans le monde, via notamment la marque Coca-Cola, leur conception, davantage matérialiste et consumériste, de Noël. Alors qu’autrefois, c’était une fête très pieuse, même pour ceux qui n’étaient pas Chrétiens. La société de consommation, portée par les Trente Glorieuses, s’est développée et, en parallèle sécularisée.

– Pourquoi aimez-vous tant Noël ?

  • C’est une fête à nulle autre pareil. Derrière Noël, il y a tellement d’espoir, comme on l’a vu avec ces paysans qui, alors dépendants de la nature, espéraient une année à venir prospère. Par ailleurs, à l’occasion de cette fête, des familles se réconcilient. On parle d’ailleurs de trêve de Noël. Autres valeurs que véhicule cette fête : la générosité et la solidarité. En témoignent les collectes, à l’égard des pauvres et des malades, de nourriture ou de cadeaux, qui foisonnent à cette période de l’année. À Noël, on ouvre son portefeuille comme on ouvre son cœur. 

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« Nous avons besoin de Noël » (L’Union, 22 décembre 2019)

Article de Samuel Ribot

« Nous avons besoin de Noël »

Cette historienne et anthropologue se passionne depuis toujours pour la fête de Noël. Du choix du 25 décembre à la tradition de la bûche en passant par les Saturnales romaines, elle nous fait découvrir Noël à travers plus de 2000 ans d’histoire. « Nous avons besoin de la fête de Noël, parce qu’elle intervient en plein hiver, qu’elle marque le réconfort et qu’elle favorise la réunion de la famille. »

  • Pourquoi fête-t-on Noël le 25 décembre ?

  • Toutes les religions fêtent-elles Noël ?

  • Pourquoi et depuis quand Noël rime-t-il avec abondance ? A quoi correspondent les cadeaux ?

  • Sait-on d’où viennent les marqueurs de Noël : repas de réveillon, sapin ?

  • La bûche a elle aussi une histoire particulière.

  • La construction de cette fête est un exemple unique.