Épiphanie : galettes des Rois, brioches et traditions (Madame Figaro, 21 déc. 2017)

madame.lefigaro.fr/cuisine/les-origines-de-la-galette-des-rois-040117-128886ame Figaro, 21 décembre 20117

Article de Clémence Vastine

Le match : galette des Rois ou couronne des Rois ?

Le premier week-end de janvier, au moment de l’Épiphanie, on tire les Rois dans toutes les régions de France. Seulement dans le Nord ou dans le Sud, ce n’est pas le même gâteau qui est dégusté. Alors, galette feuilletée ou couronne briochée, quelle est la pionnière ?

Tous les ans, à partir du premier dimanche du mois de janvier, on fête l’Épiphanie ou Jour des Rois. Et chaque année c’est le même débat : galette des Rois dans le Nord, couronne des Rois dans le Sud. Il y a, d’un côté, les adeptes de la pâte feuilletée à la frangipane en forme de galet – d’où son nom –, et de l’autre, les amoureux de la brioche à la fleur d’oranger et aux fruits confits semblable à une couronne. Pourtant, Michel Fabre (1), artisan boulanger pâtissier met tout le monde d’accord : «Une bonne galette, c’est un produit fait avec les meilleurs ingrédients possibles, quelle que soit la méthode et la recette de l’artisan». C’est dit.

D’abord une pâte « feuillée »

Selon Nadine Cretin (2), historienne des fêtes, on retrouve la trace de la première galette en pâte feuilletée en 1311, à Amiens, grâce à Robert II de Fouilloy, évêque d’Amiens. «C’est alors un gâteau « feuillé » – sans fourrage. La veille des Rois, on y enfermait une véritable fève (la légumineuse) pour désigner un roi. Ce n’est qu’au XVIe siècle que le petit objet devient une pièce de monnaie, puis d’autres symboles porte-bonheur en porcelaine de saxe en 1875», nous explique-t-elle. Pourtant, cette symbolique, qui consiste à élire un roi, serait encore plus ancienne. «À l’époque des Saturnales romaines, lors de grands banquets, on élisait un roi avec des osselets ou des dés. Celui-ci pouvait ensuite distribuer des ordres ou des gages», continue l’historienne. Il ne s’agit pas encore d’un gâteau. Et si vous vous demandez pourquoi une pâte feuilletée au Nord, et une brioche au Sud, c’est tout simplement une affaire de produits régionaux.

Une histoire de région

Alors que dans le Nord, la galette de pâte feuilletée se développe et s’impose dans de nombreuses régions de France, «la Provence reste attachée à ses habitudes», affirme Nadine Cretin. Ainsi, dans le sud de la France, il n’est pas question de galette mais de gâteau des Rois. Les boulangers et pâtissiers de Provence, du Languedoc et d’Aquitaine proposent une brioche des Rois avec des ingrédients qu’ils ont à proximité dont ils sont fiers : la fleur d’oranger et les fruits confits. Et pourquoi une brioche et non une pâte feuilletée ? «Le beurre doit être dur pour faire un feuilletage, il est donc difficile de le travailler à cause de la chaleur», assure l’artisan Michel Fabre. «La forme de couronne, quant à elle, a peut-être été influencée par le dessert de Noël des Espagnols et des Portugais, semblablement identique», pense Nadine Cretin. Dans tous les cas, pour nos deux experts, cette spécialité du Sud part de l’artisanat local et s’est développée naturellement dans chaque région.

« Gâteau à la Chaudière », « royaume » ou « garfou »

Mais quel sud ? «Cela a commencé dans le midi, au XIXe siècle, et maintenant, on consomme ces brioches aux fruits confits jusqu’à Lyon et Bordeaux», nous explique Nadine Cretin. Des noms qui varient selon les régions, d’après notre historienne des fêtes : «gâteau à la Chaudière en Champagne-Ardennes, royaume en Provence, dans le Languedoc et en Aquitaine, pogne ou épogne dans le Dauphiné, galfou ou garfou en Gascogne et dans le Béarn…». «L’Épiphanie est une fête nationale et la galette, une spécialité régionale», résume Michel Fabre. Question ventes, l’artisan boulanger-pâtissier francilien vend «90 % de frangipanes». À Poitiers et à Nantes, c’est 50-50. À Bordeaux, c’est la brioche qui l’emporte – on l’appelle d’ailleurs «couronne bordelaise». Et à Toulouse, il se vend huit brioches contre deux frangipanes (3).

On trouve les deux spécialités chez tous les artisans de France

Michel Fabre, boulanger-pâtissier

Nombreux sont les «Sudistes» habitant dans le nord de la France qui sont nostalgiques de leur couronne briochée. Pas de panique : «On trouve les deux produits chez tous les artisans. On peut facilement se procurer des galettes dans le Sud, et encore plus facilement des brioches dans le Nord», assure Michel Fabre. Même si tout cela s’en tient à l’endroit où l’on vit, c’est aussi une question de goût. «Ce qui plaît dans la frangipane, c’est le croustillant de la pâte, le fondant de la crème et le goût caramélisé. Dans la brioche, c’est le moelleux que l’on recherche et la gourmandise du sucre», complète notre artisan. Pour les indécis, ce dernier propose un entre-deux : «On fait des galettes feuilletées avec des fruits secs dans la crème d’amande, et c’est un réel succès». Mais que tous les fabophiles – collectionneurs de fèves – se rassurent, il y en a bel et bien dans les deux.

(1) Michel Fabre, artisan boulanger pâtissier, boulangerie Michel Fabre, 168 rue Paul Vaillant Couturier, 94140 Alfortville. Tél. : 01 43 75 15 19.
(2) Nadine Cretin, auteure de
Fêtes de la table et traditions alimentaires, éditions Le Pérégrinateur (2015) et de Lettres de Noël, éditions Le Robert (2015).
(3) D’après On va déguster : la France, par François-Régis Gaudry, éditions Marabout, 432 pages, 39 €.

Noël. « Une fête commerciale ? Pas si simple…» (Le Télégramme, 24 décembre 2017)

Article d’Anne-Cécile juillet

Noël, une fête vidée de son sens, juste bonne à une débauche d’agapes et de cadeaux ? Pour l’historienne et anthropologue Nadine Cretin, la fête de Noël s’inscrit dans une multiplicité de traditions, riches et complexes, bien antérieures au christianisme.

Quelle place occupe Noël parmi toutes les fêtes ?

C’est une célébration tout à fait à part, à mon sens, et une fête très complexe à étudier. Ses racines sont profondes, bien antérieures à la naissance du Christ. La période de Noël, c’est, de toute éternité, celle du solstice d’hiver dans l’hémisphère Nord, de la nuit la plus longue de l’année, avant que les jours ne rallongent. C’est donc une fête qui, peut-être encore plus fortement que les autres, plonge l’homme face à ses « ténèbres », à sa finitude. Célébrer cette nuit interminable, c’est aussi en conjurer la noirceur. De toutes les fêtes, Noël est certainement celle qui répond le plus à l’angoisse de l’homme face à ses origines et à sa mort. Cela lui confère une dimension sacrée, que l’on soit croyant ou non.

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Joyeux foie gras !

L’Église a donc choisi cette date sciemment, en la joignant à d’autres traditions ? 

Bien sûr ! Au solstice, on fait brûler des bûches, on allume des lumières. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si l’évangéliste Jean parle de Jésus comme de la « lumière du monde » et qu’on célèbre sa naissance au moment où les jours rallongent. Mais ce n’est qu’à partir du quatrième siècle que le 25 décembre a été choisi pour fêter la Nativité, certainement pour contrer bon nombre de coutumes païennes qui étaient toujours célébrées par les premiers chrétiens. À Rome, on fêtait les Saturnales : il fallait conjurer la peur, dépasser l’obscurité, et apporter des présages positifs. La tradition des cadeaux de Noël existait déjà ! À l’époque, on s’échangeait des petits objets en terre cuite, et déjà, Ovide, né peu avant notre ère, se plaignait du fait que ces échanges devenaient trop mercantiles ! On n’a rien inventé…

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Un SOS au Père Noël

Le cadeau fait partie intégrante de cette fête ? 

Oui, parce que derrière il y a un ressort très simple : l’abondance promet l’abondance, la générosité promet la prospérité. C’est ce que l’ethnologue Martine Segalen appelle « le gaspillage cérémoniel » : le fait de dépenser beaucoup, est une sorte de porte-bonheur. Et ce ne sont pas forcément les foyers les plus aisés qui dépensent le plus. Bien sûr, la tradition chrétienne, les rois mages portant des présents au nouveau né dans la crèche y fait écho.

Pourtant, on dit que le Père Noël est une création de Coca-Cola… 

La firme américaine lui a simplement donné ses couleurs. Mais la figure du Père Noël, celui qui apporte les cadeaux et que l’on connaît sous sa forme actuelle depuis le XIX e siècle, rappelle, bien entendu, Saint Nicolas. On doit Santa Claus à Clement Moore, un pasteur américain qui en a écrit un poème, en 1822 : plus de père fouettard, plus de mitre épiscopale de Saint Nicolas, mais un bonnet mou, et des rennes pour lui faire parcourir le ciel. Et Saint Nicolas, lui-même, correspondait à la christianisation d’un personnage typique de l’hiver, que l’on retrouvait bien avant le Moyen Âge dans une partie de l’Europe. C’était un personnage généreux, au costume chatoyant, qui lançait depuis le ciel des oranges, des noix et des noisettes…

Noël, c’est surtout une fête pour les enfants ? 

Pas uniquement : elle convoque l’état d’enfance chez tout le monde. C’est pour cela qu’elle est une fête avant tout familiale. On dit souvent que les querelles éclatent à Noël, on dit moins que c’est aussi une période de trêve, de pardon, de réconciliation. Chez les Romains, pendant les Saturnales, on ne rendait pas la justice, on ne faisait pas la guerre, on ne se disputait pas. Noël, même dans nos sociétés occidentales très consuméristes, c’est aussi une période de solidarité où beaucoup de personnes s’impliquent auprès de ceux qui sont seuls. Noël touche le cœur des hommes.

 

 

Ce que nos fêtes de fin d’année doivent aux Celtes

De la lumière et de la verdure dans les foyers, en plein cœur de l’hiver : cette tradition (bougie, sapins, couronnes, bûche dans l’âtre) s’inspire aussi d’antiques traditions celtiques. Les Celtes avaient deux fêtes principales qui « axaient » leur année : Samain et Belteine. Samain marquait l’entrée dans les mois noirs, ces fameux « mizioù du » dont les anciens, en Bretagne, parlent encore. Samain célébrée début novembre, ouvrait une période qui courrait jusqu’au solstice d’hiver.

Des banquets, des rituels sacrés… et déjà, à l’époque, en 600 avant Jésus Christ, les enfants creusaient dans des légumes ou des végétaux pour y déposer du feu : ces lanternes végétales ne sont pas sans rappeler la fameuse citrouille d’Halloween, fête celte s’il en est. « Ils faisaient le tour des maisons pour présenter leurs vœux et il fallait leur donner quelque chose pour ne pas risquer de passer une mauvaise année », développe Nadine Cretin. En France, il y a un peu moins d’un siècle de cela, les petits passaient de maison en maison pour chanter « Au gui, l’an neuf », et gare à celui qui n’ouvrait pas sa porte. »

Cette expression est tout droit héritée des Celtes, et des druides dont on dit qu’ils coupaient le gui au solstice d’hiver, pour promettre des récoltes abondantes l’année suivante.

La bûche de Noël (devenue un dessert grâce à d’astucieux pâtissiers, en 1875) trouve aussi son écho dans la vieille Bretagne. « Anatole Le Braz a recueilli des témoignages, au début du XX e siècle, selon lesquels, la nuit de la Toussaint, on faisait brûler une bûche dans l’âtre, et que ce feu ne devait être ni consacré à la cuisine, ni au chauffage du foyer : c’était un feu d’intercession pour les défunts, explique Nadine Cretin. Cela rappelle exactement cette bûche de bois sacré, chez les Celtes, que les druides allumaient au feu sacré ».

Bref, lorsque, ce soir, vous dégusterez votre bûche aux marrons, devant un sapin, après avoir allumé des bougies ; lorsque, le soir de la Saint-Sylvestre, vous vous embrasserez sous le gui, vous pourrez vous dire héritiers de traditions ancrées sur le territoire breton depuis plusieurs millénaires.

 

© Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/france/noel-touche-le-coeur-des-hommes-24-12-2017-11792950.php#aA6wUATFUAhrLX8I.99

Noël : quand faut-il ouvrir les cadeaux ? (Madame Figaro, 15 décembre 2016)

Publié le 4 janvier 2017 par ncre

Par Anne-Laure Mignon |

Le 24 au soir avant de passer à table, à la toute fin du repas, aux douze coups de minuit, ou encore au petit matin du 25 décembre ? Réponse avec une historienne des fêtes.

Un petit mot d’histoire «La tradition d’échanger des cadeaux à Noël puise ses racines dans l’Antiquité, nous explique Nadine Cretin (1), historienne des fêtes, spécialisée en anthropologie. Les Romains fêtaient à l’époque la nouvelle année à venir, au moment du solstice d’hiver. Ils célébraient les plus longues nuits de l’année, avant que les journées rallongent vers un nouveau printemps», continue-t-elle. Leurs «étrennes» romaines, cadeaux de bon augure, sous-entendaient alors bonheur et prospérité. C’est seulement vers 330 que les chrétiens, qui émettent le désir «d’historiciser» la naissance de Jésus, vont placer la Nativité à ce moment. Noël étymologiquement «jour de naissance», est ainsi ajouté au calendrier chrétien aux côtés des fêtes de Pâques et de la Pentecôte déjà célébrées. Et avec cette fête, perdure la tradition de s’offrir toutes sortes de cadeaux. Longtemps de simples oranges ou pipes en sucre, surtout dans les campagnes, les cadeaux ne firent qu’évoluer avec la société de consommation pour devenir les tablettes et autres poupées connectées d’aujourd’hui.

Le soir du 24 décembre ou le 25 au matin ?

Les cadeaux de Noël ne s’offrent pas directement « de la main à la main » «Noël est une fête traditionnellement tournée vers l’enfance», poursuit Nadine Cretin. «Bien avant la naissance de Jésus-Christ, des « journées porte-bonheur » marquaient les jours les plus sombres de l’hiver. Dans les villages de toute l’Europe, les enfants allaient de porte en porte chanter leurs vœux. Offrir un présent à un enfant pour le remercier annonçait une douce année», ajoute la spécialiste. Si la légende et la tradition veulent que dans la nuit du 24 décembre, pendant que les enfants dorment, le Père Noël descend par la cheminée et leur dépose au pied du sapin «des cadeaux par milliers», à ouvrir au petit matin, les plus impatients craquent le 24 au soir (parfois avant même d’avoir entamé le repas). «Historiquement, les cadeaux se découvrent le 25 décembre au matin», confirme l’anthropologue. «Mais il n’y a aucun mal à ce qu’ils soient déballés la veille au soir.» «À noter simplement que les cadeaux de Noël ne s’offrent pas directement « de la main à la main » et il n’y a normalement pas de remerciements à faire puisque le rite veut qu’ils aient été offerts par le Père Noël. » Logique. Même si on imagine mal la réaction de Belle-Maman si on ne lui dit pas merci.

(1) Nadine Cretin, auteure de Lettres de Noël, Éd. Le Robert (Coll. « Mots intimes »), 2015.