DES VENDANGES A L’OIE DE LA SAINT-MARTIN ET À THANKSGIVING : L’ABONDANCE DES DEUX AUTOMNES.

Séminaire « Perception du climat », IIAC, laboratoire CERES, École Normale Supérieure, 21 novembre 2019

En météorologie populaire, l’automne comprend les mois de septembre, octobre et novembre : l’Avent (période liturgique qui comprend quatre dimanches avant Noël) débute le cycle hivernal proprement dit. Le mot même d’Automne ne signifie pas la même chose pour tous. Voir par exemple les textes réunis par Alain Montandon sur cette saison poétique et triste par excellence[1]. L’automne est souvent synonyme de « fin » : l’automne de la vie, par exemple. Et pourtant, nous allons voir que ce n’est pas une saison triste, comme la présence de la Toussaint et le dénuement des arbres pourraient le laisser entendre, mais une saison d’abondance qui conduit à la générosité de décembre.

Les variations du temps dans l’année dépendent du ciel et des saisons, bien sûr, mais aussi des transformations dues à la vie moderne et à l’urbanisation car, depuis les années 1950-1960, avec l’avènement des loisirs, on n’a plus du tout le même regard pour la perception du temps qu’il fait (vacances, week-ends, etc.). Si la météorologie reste très présente dans nos vies (il n’y a qu’à voir les nombreuses séquences sur les différentes chaînes de télévision), le climat n’a plus la même importance : on ne connaît plus les mêmes craintes pour les récoltes futures, pour la bonne raison, entre autres, que le nombre de paysans a considérablement diminué. Par ailleurs, on ne sait plus à quoi correspondent les dictons, ni les dates cachées derrière la Saint-Michel (29 septembre) ou la Saint-Martin (11 novembre).

Pour les Celtes l’année commençait au début du mois de novembre, lors de la fête de Samain au moment où l’automne bascule justement. Si la Toussaint a été placée à cette date au IXe siècle à la suite des Anglais, et en particulier d’Alcuin, conseiller de Charlemagne, c’est justement en raison de Samain où l’Au-delà s’entrouvrait et où l’on célébrait les morts. Cette époque n’est pas celle du solstice, mais c’est effectivement sur le plan pastoral et agricole un vrai changement d’année, avec la nette avancée de l’obscurité dans l’hémisphère nord. Les jours sont de plus en plus courts, de plus en plus froids et les activités changent dans les fermes. Mais le tableau n’est pas sombre pour autant car les greniers sont pleins… à condition bien sûr que le ciel se soit montré clément auparavant. Les moissons sont engrangées, les vendanges finies, le bétail rentré à l’étable et c’est le temps des foires.

I – LE PREMIER AUTOMNE

Le premier automne en septembre et octobre, le plus beau généralement, est une période de récoltes de fruits, de vendanges, et de grandes foires comme la Saint-Michel ou la Saint-Denis (le 9 octobre). C’est ce que sous-entend généralement le mot « automne » dans l’esprit des gens avec ses odeurs, sa douceur, les jolies couleurs des arbres, ses brumes et des paysages qui changent.

Bel automne / Vient plus souvent / Que beau printemps.

Cette période peut aller même jusqu’à la Saint-Martin (11 novembre); comme le laisse entendre l’expression d’« été de la Saint-Martin ».

1. Les vendanges

Si le mot de « vendanges » signifie pour tout le monde la même chose depuis quelques milliers d’années (plus de 5000 ans !), la fête qui suit la récolte a changé depuis le milieu du XXe siècle aux yeux de beaucoup devenus, non plus acteurs, mais spectateurs. De même, les fêtes des Moissons ont changé et signifient le plus souvent des reconstitutions à l’ancienne. Ces fêtes expriment, non plus le soulagement du devoir accompli, mais la nostalgie pour une réalité disparue : un monde rural devenu imaginaire et idéalisé[2].

Les vendanges débutent entre septembre et octobre, à des dates qui peuvent varier d’un mois d’une année à l’autre (voir les travaux d’Emmanuel Leroy Ladurie).

Mais les dictons annoncent encore :

Gelée d’octobre / Rend le vigneron sobre.

En octobre tonnerre / Vendanges prospères.

Elles constituent une étape marquante dans la fabrique du vin et le vin n’est pas qu’un breuvage, c’est tout un symbole : comme le pain, c’est « le fruit du travail des hommes ». La sacralisation de la vigne et du vin est universelle. Dans la Grèce ancienne, le vin, associé à Dionysos (le Bacchus des Romains), figurait le breuvage d’immortalité[3].

Gage de sérieux, c’était déjà au temps des Gaulois qui se le procuraient en Italie, un objet de redevances en nature[4].

Le raisin reste, encore aujourd’hui, tributaire du climat. La quantité et la qualité du vin dépendent du ciel et du temps qu’il fait toute l’année. En effet, en cours de mûrissement, il peut être menacé par les gelées printanières, les pluies prolongées, les orages de grêle, trop de sécheresse, etc.

Les dictons, avec conseils au vigneron pour une bonne culture et un avenir prospère, sont nombreux toute l’année :

 Mai froid / Granges pleines, tonneaux vides.

Juin pluvieux / Vide cellier et greniers.

Ce qu’août ne cuira, Septembre ne le rôtira.

Les dictons font souvent référence aux saints protecteurs – pas moins d’une trentaine de saints patrons des vignerons ! –, à commencer par le plus célèbre d’entre eux, saint Vincent, diacre de Saragosse, martyr de Dioclétien au début du IVe siècle, fêté le 22 janvier.

 A la Saint-Vincent / Le vin monte au sarment / Ou s’il gèle, il en descend.

Saint-Vincent clair et beau / Plus de vin que d’eau.

Parmi les autres saints patrons de la vigne, citons :

  • saint Urbain, évêque de Langres au Ve siècle (fêté le 23 janvier),
  • saint Paul apôtre, mort martyr à Rome vers 67 (fêté le 25 janvier),
  • saint Georges de Lydda, vainqueur du dragon, martyr du IVe siècle (fêté le 23 avril),
  • saint Marc, évangéliste du 1er siècle (fêté le 25 avril),
  • saint Vernier (ou Verny en Auvergne), martyr du diocèse de Trèves du XIIIe siècle (fêté le 22 janvier, 19 avril ou 20 mai),
  • saint Didier de Langres, évêque honoré comme martyr ( ♱ 407) (fêté le 23 mai),
  • saint Marcellin, pape, martyr à Rome du IVe siècle (fêté le 2 juin),
  • la Vierge Marie (fêtée le 15 août, jour de l’offrande des prémices à l’église), etc. 

Dans cette liste, tous sont des saints du premier millénaire, à l’exception de saint Vernier. Presque tous sont des martyrs qui ont versé leur sang pour leur foi au Christ : le sang et le vin ont toujours été rapprochés.

Dans les dictons, dont la vérité n’était jamais remise en cause, il s’agit le plus souvent de saints anciens : cela ne signifie pas que le dicton est lui-même du 1er millénaire, mais qu’il fait référence à un saint connu au moins localement, comme saint Didier de Langres[5].

La date de la fête du saint ne donne pas d’indication sur l’origine du culte mais, en revanche, selon Claude Royer, elle « coïncide souvent avec un moment capital du cycle végétatif »[6]. La Saint-Vincent, par exemple, le 22 janvier, est à l’époque de la montée de la sève et correspond au début de la taille.

Les vendanges constituent un travail manuel fatigant et demandent beaucoup de main d’œuvre mixte, contrairement aux moissons aujourd’hui mécanisées dont la main d’œuvre, réduite, est essentiellement masculine. Elles sont marquées dès le début par la gaieté et la joie de vivre, ce qui n’est pas le cas pour les différents travaux viticoles (nombreux), sauf peut-être pour la plantation de la vigne qui a lieu en hiver avec le concours de voisins. Comme l’écrit Arnold Van Gennep, « cueillir du raisin à longueur de journée soûle ; ensuite, le vin nouveau soûle aussi ; d’une manière légère et inoffensive, certes, mais assez pour donner aux vendanges dans tous les pays, l’aspect d’une licence temporaire du même type que celle du Carnaval »[7]. En effet, les farces entre jeunes gens sont de mise (comme le barbouillage du visage avec une grappe oubliée), mais sans sens érotique exagéré.

Avec les efforts que les vendanges impliquent, on comprend que, selon un vrai « rite de terminaison », pour reprendre l’expression du même Arnold Van Gennep[8], la fin des travaux engendre un important soulagement : il se traduit par une fête d’abondance marquée par un copieux repas rassemblant maîtres et ouvriers.

Pour signaler la fin du travail, on décorait autrefois la dernière voiture, comme pour les moissons. Si la décoration du char n’a plus lieu, le grand repas est une tradition qui ne se perd pas.

Le repas traditionnel de la fin

C’est un repas bien arrosé, qui se termine en musique et par des danses. Il porte différents noms suivant la région. C’est en général le même nom que pour le repas de la fin des moissons.

– Le chien ou le cochelet en Champagne, le tue-chien en Franche-Comté : un animal – le coq, le chien, le chat… – symbolisait souvent la partie finale d’un gros travail (moisson, vendange…)

– La poëlée ou paulée, en Bourgogne, du latin epulum, repas, banquet. Pour certains, la paulée provient du patois paule (« pelle »), d’après le nom de la dernière pelle de raisins versée dans le pressoir ;

– La révole en Beaujolais ;

La passée ou percée, en Beauce et en Normandie quand on y faisait du vin ;

– La gerbebaude ou gerbaude dans le Bordelais ou le Centre, du nom de la dernière gerbe décorée de fleurs et soigneusement recueillie sur le dernier char des moissons.

Ce grand repas a lieu pour remercier les vendangeurs, généralement chez le propriétaire à la fin du travail. C’est-à-dire à une date qui n’est pas connue à l’avance et qui dépend non  seulement du début des vendanges, mais aussi des aléas du temps qu’il a fait pendant.

Aujourd’hui, les vendanges urbaines, très différentes, sont remarquables pour leur aspect « folklorique » et spectaculaire : par exemple, les Vendanges de Montmartre qui permettent de remplir 1000 bouteilles, le 2e week-end d’octobre, avec le défilé de nombreuses confréries. C’est l’occasion d’une grande fête, avec des spectacles et de la musique (accordéons, orchestres en tout genre, chorales…) Plus de 500 000 visiteurs se pressent parmi les 150 stands de « produits du terroir » (pas seulement du vin, mais aussi des huîtres, du foie gras, du fromage, etc). La première, sous le parrainage de Fernandel et de Mistinguett, date de 1934 et cette année 2019 a été la 86e édition, ce qui laisse entendre que les vendanges de Montmartre n’ont pas été suspendues pendant la 2de Guerre mondiale.

De nos jours, ce ne sont plus les vendanges mêmes qui sont source de réjouissances, mais l’arrivée du vin nouveau à une date déterminée à l’avance. Ces événements dépendent de la vinification, la « Martinification » comme on disait autrefois, selon le nom de saint Martin, quelques semaines plus tard lors du second automne. Le retentissement de ces journées est mondial. Parmi ces réjouissances, on peut citer celle du Beaujolais nouveau, le 3e jeudi du mois de novembre, institué en 1951[9]. Ces événements ne dépendent plus du climat ! Ce sont des opérations commerciales attendues.

Autre manifestation connue : les trois Glorieuses

Les célèbres trois Glorieuses ont lieu en Bourgogne en novembre (rien à voir avec les journées de juillet 1830 du même nom). La 1ere Glorieuse, le troisième samedi de novembre, donne lieu à un Chapitre de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin : c’est un grand dîner de six services pour 600 confrères et amis, où smokings et robes longues sont de rigueur, au château du Clos de Vougeot. (Il y a 16 chapitres ou dîners gastronomiques de la Confrérie par an.) A l’occasion de ce dîner, « le Grand Conseil de l’ordre tient audience solennelle et assaisonne cette soirée d’humour et de commentaires au long des harangues et des cérémonies d’intronisations »[10]. Le premier chapitre de la Confrérie eut lieu le 16 novembre 1934. Cette réunion (ainsi que celles qui vont suivre) a été suspendue pendant la 2de Guerre mondiale.

Fondé par des moines de l’abbaye de Cîteaux au XIIe siècle et acquis par la Confrérie en 1945, le château est le chef d’ordre de la Confrérie qui comprend 12 000 chevaliers dans le monde. Cette célèbre Confrérie soutient des organisations à but caritatif ou humanitaire, en particulier la fondation pour la recherche sur les AVC. Elle est à l’origine de la Saint-Vincent tournante, depuis 1938, fête qui se déroule vers le 22 janvier chaque année dans un lieu différent de Bourgogne. En 2020, elle aura lieu les 25 et 26 janvier, à Gevrey-Chambertin.

Par ailleurs, le Château du Clos de Vougeot est le siège de l’association des Climats de Bourgogne récemment classés au Patrimoine Mondial par l’UNESCO. Citons Bernard Pivot : « En Bourgogne, quand on parle de climats, on ne lève pas les yeux au ciel, mais on les baisse sur la terre ». Chaque climat, terroir d’excellence, a son identité. Les 1247 climats, ou parcelles, ont donné des noms officialisés par les Appellations d’Origine Contrôlée.

La 2e Glorieuse est la vente des Hospices de Beaune, le 3e dimanche de Novembre, le lendemain donc du chapitre du Clos de Vougeot. Selon le souhait de son fondateur, le Chancelier Nicolas Rolin (grande figure politique de Bourgogne du XVe siècle), cette vente aux enchères des vins des Hospices de Beaune demeure l’une des plus célèbres manifestations de charité au monde et les professionnels attendent tous l’évènement. Depuis 1945, les Hospices soutiennent chaque année diverses modernisations des équipements de la ville (hôpitaux, monuments historiques…). En outre, ils soutiennent une ou plusieurs autres associations caritatives, représentées par des personnalités, en versant à ces causes les profits de la vente d’un tonneau de vin, la « pièce des Présidents ». Ce tonneau est mis en vente à la bougie pendant une heure. (La vente se déroule sous la Halle de Beaune depuis 1959 et non plus dans la cuverie même. Depuis 2005, la maison Christie’s est activement présente aux côtés des Hospices pour cette vente.)

Les trois Glorieuses se terminent le lundi par la Paulée de Meursault, créée en 1923. Ce repas gastronomique rassemble plus de 700 convives dans les caves du château de Meursault (qui datent du XIIe au XVIe siècle). Chacun des invités apporte sa bouteille. Depuis 1932, au cours du repas, un prix littéraire est décerné à un écrivain amoureux de la Bourgogne qui remporte 100 bouteilles de Meursault. Outre le repas, des animations sont prévues tout au long du week-end : musique, défilés costumés, animations de rue, etc.

On peut citer d’autres fêtes locales, dites « fêtes bachiques » selon une expression récente, comme la Saint-Vinage à Boulbon (Bouches-du-Rhône), à l’occasion de la Saint-Marcellin, le 1er juin, où les hommes font bénir une bouteille à l’église.

La fête du Biou à Arbois (Jura), le premier dimanche de septembre, représente l’offrande à l’église des prémices sous la forme d’une grappe gigantesque reconstituée, le biou.

Les fêtes autour du vin engendrent souvent des offices religieux à l’église et des processions à travers les vignobles, avec vénération de la statue du saint. Il est important de noter que l’aspect religieux n’en a pas disparu.

2. Les Foires

Cette première partie de l’automne est donc par excellence une période d’abondance et qui dit abondance, sous-entend gains sonnants et trébuchants. Les foires sont de grands rassemblements dont les activités sont contrôlées par les autorités urbaines. Si des lieux d’échange périodiques existaient auparavant, ces foires se sont développées à la fois parallèlement au culte des reliques, à la révolution commerciale entre le XIe et le XIIIe siècle, et à la montée de l’urbanisation[11]. Au début du XIVe siècle, elles étaient pratiquement en place et correspondaient en général à la fête patronale[12]. Ainsi en est-il par exemple pour la Saint-Michel d’Etampes, qui débutait le 29 septembre et durait huit jours : elle avait été instituée à perpétuité par Louis VII, par lettre patente du 12 août 1185[13]. Alphonse Dupront avait justement observé à propos de la fête patronale l’équilibre ternaire unissant célébration religieuse, liesse populaire et foire, sans les dissociations qui séparaient habituellement culte, fête populaire et vie économique[14].

Le jour de la foire était un important repère dans le calendrier pour l’élaboration des baux ruraux. Elle se doublait souvent de « louées », donnant aux paysans l’occasion d’embaucher des employés.

Dans ces rassemblements d’hommes et de femmes, de jeunes gens et de jeunes filles, les ventes et les achats ne constituaient qu’une partie des attractions[15]. Aux marchands de vins, huiles, miels, épices, alimentation, métaux précieux, quincaillerie, draps, etc, se mêlaient des musiciens, des bateleurs et des montreurs d’animaux, vendeurs de rêve et d’évasion que Christian Desplat appelle « marchands de bonheur »[16].

Sous la IIIe République, des comices agricoles, autres rassemblements d’intérêt économique, ont parfois remplacé les foires ou s’y sont ajoutés.

II – LE SECOND AUTOMNE

Il est beaucoup plus court et c’est là qu’apparaissent les plus grands changements dans la vie des paysans en raison de l’arrivée de l’obscurité et du froid. Lors des nuits interminables qui entourent le solstice d’hiver (environ un mois et demi avant, un mois et demi après), le rythme diurne s’est imposé longtemps. L’éclairage artificiel nous permet de mener le soir des activités comme en plein jour, mais l’invention de l’électricité n’est pas si ancienne.

On cesse de s’activer dehors, et on rentre à la maison.

Terre retournée et blé semé / Le ciel peut neiger.

La Toussaint venue / Quitte ta charrue.

Quel que soit le temps le 1er novembre / Commence le feu dans ta chambre.

Avec la Toussaint, vient une époque qui engendre des craintes, et le culte des morts n’est pas pour rien placé à cette époque. La nuit, les revenants ne sont jamais loin ! Qui dit présence des défunts, sous-entend aussi présence d’êtres surnaturels.

Des phénomènes de conjuration se multipliaient et se multiplient encore, avec de nombreuses sorties aux lanternes et quêtes rituelles des enfants. 

De même, pendant cette période, de grands repas, comme ceux de la Saint-Martin ou le Thanksgiving des Américains, marquaient (et marquent encore) un point final à l’année de labeur et une reconnaissance pour les fruits de la terre obtenus.

1. Les lanternes végétales

Les célèbres tournées des enfants à Halloween ne sont pas nées à la fin du XXe siècle. Elles étaient bien attestées en Irlande au XIXe siècle, sans les déguisements que l’on connaît, et avaient lieu avant un grand dîner qui réunissait familles et amis[17]. Cette fête se rattache à une fête celtique, Samain, qui annonçait début novembre l’arrivée de la saison froide et qui célébrait le début d’année, mais surtout, elle ressemblait beaucoup à l’ancienne veillée domestique le soir de Noël connue en Europe encore au début du XXe siècle. D’Irlande, la fête d’Hallow’even qui tient son nom de All Hallows Even (veille de tous les saints) est partie en Amérique du Nord, en particulier avec ceux qui voulaient fuir la grande famine due à la crise de la pomme de terre, qui extermina de nombreux Irlandais vers 1840.

Lors de cette nuit spéciale (ces nuits qui constituaient une « parenthèse d’éternité » selon Françoise Le Roux), les morts revenaient se mêler au monde des vivants. C’est ainsi qu’Halloween est devenue la nuit des esprits et des êtres surnaturels (bénéfiques et maléfiques), imposant avec son américanisation des sorcières et des toiles d’araignées. Longtemps les enfants demandaient des pommes ou des noix pour jouer ensuite, mais les enfants américains ont imposé de porte en porte dans les années 1930: « Trick or treat ! » (« un bonbon sinon un mauvais sort ! »).

Assez légères pour pouvoir être portées à bout de bras, les lanternes végétales creusées dans une courge ou une grosse betterave ont donné lieu aux célèbres citrouilles (trop lourdes, elles, pour être portées par des baguettes) et qui décorent fenêtres, balcons ou perrons.

De même, on trouve d’autres tournées en Europe à des dates avoisinantes.

– Le soir du 10 novembre à Dunkerque, les enfants, porteurs de lanternes et de betteraves illuminées, défilent en chantant derrière saint Martin, habillé en évêque à l’image de saint Nicolas, accompagné de son âne[18]. Généreux, le saint distribue des volaeren ou follards, petites brioches à deux têtes. Selon la légende, venu évangéliser les Flandres, le saint aurait perdu son âne parti dans les dunes à la recherche de chardons. Les enfants, munis de torches et à grand renfort de teutres (trompes sonores), auraient retrouvé l’animal et, comme récompense, saint Martin leur aurait distribué des craquendoules ou « crottes de l’âne ». Les enfants trouvent encore parfois près de la porte d’entrée des beignets ronds déposés dans la nuit.

– Le soir du 10 novembre, en Allemagne pour la Saint-Martin, particulièrement en Rhénanie et en Hesse, les enfants munis de lanternes en carton défilent en chantant derrière un cavalier romain sur un cheval blanc qui mime le partage du manteau (scène bien connue de la vie de saint Martin). Ils vont ensuite par petits groupes, quêter de porte en porte des « cornes de la Saint-Martin » (des pâtisseries).

– En Angleterre, la Guy Fawkes’Day, le soir du 5 novembre, est à rapprocher de ces traditions[19]. La fête s’appuie sur un fait historique : la « Conspiration des poudres ». Avec d’autres conspirateurs, le catholique Guy Fawkes tenta de faire sauter le parlement de Londres en 1605 pour s’opposer à la politique du roi Jacques I. Cette fête marquée par des feux de joie, des feux d’artifices et des pétards, est attestée depuis la fin du XVIIIe siècle. Elle donne lieu à une quête d’enfants réclamant de maison en maison « a penny for the guy », mannequin de paille que l’on brûle ensuite dans le jardin.

– En Suisse, dans la région de Zurich, a lieu début novembre la tournée des « rabeliechtli » où les lanternes des enfants sont creusées dans des navets.

– Par ailleurs, autre tradition lumineuse, pour la Saint-Martin, sont allumés des feux de joie où l’on grille des châtaignes en buvant du vin nouveau, comme au Portugal, en Norvège ou en Allemagne.

2. L’oie de la Saint-Martin

L’armistice du 11 novembre 1918 a occulté en France la Saint-Martin. Pourtant, c’était une fête populaire qui avait été fermement condamnée par l’Eglise à différentes reprises dès le VIe siècle, par le synode d’Auxerre (vers 585)[20]. Comme le Carnaval à la veille du Carême, c’était une occasion de réjouissances avant l’Avent, période de pénitence, avec « dégustation d’oies grasses et de vin nouveau », pour reprendre les mots de Claude Gaignebet[21].

Plus de dix siècles plus tard, en 1664, le chanoine Jean Deslyons, de Senlis, dans ses Discours ecclésiastiques, était encore choqué de voir que le vin de Saint-Martin était plus connu du peuple que la vie du saint[22].

Par ailleurs, on organisait dans les fermes des repas de la Saint- Martin à la mi-novembre avant les congés des domestiques. Ce repas avait lieu pour remercier le Ciel des produits de la terre à la fin de l’année de labeur : il ne faut pas le confondre avec les repas terminaux des moissons ou vendanges, ni avec les grands repas prometteurs de fin d’année.

Comme le disait le dicton :

A la Saint-Martin / Tue ton cochon et invite ton voisin.

L’oie de la Saint-Martin se consomme encore dans différents pays d’Europe (en Suède, en Allemagne, en Suisse…).

C’était un repas d’action de grâce, dans un esprit très bien conservé en Amérique du Nord avec le repas de Thanksgiving que les Américains prennent en famille et avec des personnes isolées. Après la Saint-Martin, les ouvriers quittaient leurs maîtres et repartaient chez eux, souvent avec une oie. Cet oiseau de la Saint-Martin est à l’origine de la dinde de Thanksgiving, la volaille locale de ce repas de la fin novembre[23]. On prête généralement son origine au premier repas institué par les pèlerins fondateurs, les « pilgrim fathers », un an après leur arrivée sur le Mayflower le 21 novembre 1620 à Plymouth (actuel État du Massachusetts). C’était une façon, pour ces Européens venus d’Angleterre et de Hollande, à la fois de fêter le repas de la Saint-Martin et de remercier les Indiens locaux[24] car cette première année avait été très difficile. Aux USA, Thanksgiving se répandit en novembre dans tout le pays après la Guerre d’Indépendance, et en 1863, le président Lincoln la plaça au quatrième jeudi de novembre, comme une véritable fête nationale[25]. Le jour est devenu férié en 1941 et le lendemain, « Black Friday », Vendredi Noir (Vendredi Fou au Canada), est une journée généralement chômée, où les magasins sont « noirs de monde ». Le menu de Thanksgiving est devenu quasiment invariable : dinde farcie, accompagnée d’une purée de patates douces, et de cranberry sauce (gelée d’airelles dites canneberges), puis tarte au potiron au dessert.

Les saints qui précèdent Noël sont généreux, à l’image de saint Martin qui a partagé son manteau, de saint Nicolas qui apporte des pains d’épices le 6 décembre, ou de sainte Lucie qui, en Suède, apporte lumière et vivres le 13 décembre. Non seulement d’autres grands repas prometteurs d’abondance vont avoir lieu au moment où une nouvelle année renaît, attestés déjà dans la Rome impériale dans les premiers siècles de notre ère, mais aussi par les « étrennes », cadeaux tombés du ciel ou qui se voulaient également annonciateurs de prospérité.

Nadine Cretin


[1] L’automne, Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 2007.

[2] Françoise Lautman, « La fête locale. Mise en scène ? Mise en œuvre ? », Ethnologie Française, 1, 1987, Paris.

[3] Claude Royer, Les vignerons. Usages et mentalité des pays de vignobles, Berger-Levrault, 1980, p. 191.

[4] Jean-Louis Brunaux, Nos ancêtres les Gaulois, Seuil, 2008.

[5] La datation des jours, appelée « datation liturgique », s’est servie de la fête du saint comme moyen commode de dater le jour de l’« année du Christ » ou l’« an de grâce » à partir de la fin du XIIe siècle. C’était auparavant la désignation des jours à la romaine (ides, nones…) qui prévalait. Avec des chiffres, elle était plus complexe, et n’a pas dépassé le cap du XIIIe siècle. On voit ici qu’au Moyen Age, le temps créé par Dieu n’existait qu’à-travers Lui et n’appartenait qu’à Lui et non à ses créatures.

[6] Claude Royer, Les vignerons. Op. cit., p. 164.

[7] Le folklore français, « Bouquins », Robert Laffont,rééd. 1999 (1953), p. 2054.

[8] Le folklore français, id., p. 1851.

[9] Deux appellations produisent ces vins primeurs : les beaujolais et beaujolais villages.

[10] http://www.fondation-recherche-avc.org/partenaire/confr%C3%A9rie-des-chevaliers-du-tastevin

[11] Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen Age, Que sais-je ? PUF,2001 (1956), p. 9.

[12] Benoît Cursente, dans Christian Desplat, Foires et marchés dans les campagnes de l’Europe médiévale et moderne, Actes des XIVes Journées internationales d’histoire de l’abbaye de Flaran, septembre 1992, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1996, p. 11.

[13] Armand Caillet, Le folklore étampois commun à la Beauce, au Gâtinais et au Hurepoix, Paris, Maisonneuve et Larose, 1967, p. 42.

[14] A. Dupront, Du sacré, Gallimard, p. 443. Certaines fêtes patronales perdent leur appellation pour devenir « fête de la courge » ou « de la citrouille », mais elles conservent la date voisine de la fête du saint.

[15] C. Desplat, op. cit., 1996, p. 194.

[16] C. Desplat, op. cit., 1996, p. 195.

[17] Guibert de La Vaissière Véronique, Les quatre fêtes d’ouverture de saison de l’Irlande ancienne, Crozon, Ed. Armeline, 2003, p. 46.

[18] Patrick Oddone, « Saint-Martin, fête européenne de la lumière », http://www.communaute-urbaine-dunkerque.fr/fr/territoire/histoire-du-territoire/saint-martin-fete-europeenne-de-la-lumiere/index.html

[19] Jack Santino ed, Halloween and Other Festivals of Death and Life, The University of Tennessee Press, 2000 (1994), p. 83 et suiv.

[20] Jean Gaudemet, Brigitte Basdevant, Les Canons des concciles mérovingiens (VIe-VIIe siècles), T. II, Cerf, 1989, p. 491.

[21] J.-L. Flandrin qui cite le P. J. Croisset, 1721, Un temps pour embrasser, éd. du Seuil, 1983, p. 184 ; Claude Gaignebet, Fêtes du monde. Europe, Ed. du Moniteur, 1980, p. 14.

[22] Chanoine Jean Deslyons, Discours ecclésiastiques contre le paganisme des roys de la fève et du roy-boit…, publié chez Guillaume Desprez, Paris, 1664, p. 20, 21.

[23] Le quatrième jeudi de novembre aux USA et le deuxième lundi d’octobre au Canada

[24] En particulier Samoset de la tribu des Abenaki, premier amérindien rencontré, et Squanto de la tribu des Patuxets, elle-même sous-tribu des indigènes Wampanoag (ou Massasoit, du nom de leur chef).

[25] http://french.france.usembassy.gov/a-z-thanksgiving.html

LES LANTERNES VÉGÉTALES

Les lanternes et les tournées d’enfants

Très tôt, devant l’apparition du froid et surtout de l’obscurité grandissante dans l’hémisphère Nord où les jours raccourcissent jusqu’au solstice d’hiver le 21 décembre, on a éprouvé le besoin de conjurer la nuit envahissante et les esprits maléfiques qui sont supposés y rôder, par des coutumes liées au feu et à la lumière. Lors de cette période qui commence dès le début novembre, on note dans certaines régions d’Europe l’abondance des défilés d’enfants avec des lanternes, ainsi que celles des tournées de maison en maison avec chants et quêtes.

Halloween

La tradition des lanternes végétales est certainement ancienne étant donné sa permanence dans une grande partie de l’Europe, mais ce n’est qu’à partir du XIXe siècle qu’on trouve les descriptions en Irlande de la fête d’Halloween (de l’anglais All Hallows Even, veille de la Toussaint) : grand repas, visites attendues des morts (on ne les voit pas, mais on redoute de les rencontrer), tournées des enfants parfois – pas tous ! – déguisés de vêtements grotesques, grimés ou masqués et se prétendant sorcières ou fantômes, jeux avec des pommes et des noix… Permettant toujours la rencontre amicale ou hostile des mondes humain et divin – l’Autre Monde –, ce qui lui a valu sa réputation de fête des êtres surnaturels, Halloween est devenue en premier lieu une fête domestique le soir du 31 octobre, marquant la fin de l’été, les récoltes finies et la joie du travail accompli.

Dès le début novembre, on assiste ainsi en Europe à une prolifération de défilés avec lanternes autrefois végétales. Suspendues à des baguettes de noisetier (ou d’un autre arbre fruitier, symbole prometteur !), celles qui accompagnaient les enfants dans leurs défilés étaient creusées dans des légumes sculptés et représentaient une tête grimaçante comme les grosses citrouilles d’Halloween, couramment appelée aujourd’hui Jack o’Lantern[1]. Tout est bon pour conjurer les trop longues nuits qui vont vers le solstice d’hiver, peuplées de revenants et de croyances maléfiques. La fête d’origine celtique appelée autrefois Samain (mais on ne peut absolument pas faire d’Halloween une Samain dégénérée), n’est curieusement nulle part attestée en Gaule : seul le mois de Samon(i)os était connu comme premier mois de l’année[2]. Ce n’est pas le nom d’une divinité comme certains le disent.

Lorsque les Irlandais et les Écossais émigrèrent de l’autre côté de l’Atlantique au XIXe siècle (grandes famines dues à la crise de la pomme de terre en Irlande vers 1840), ils se laissèrent tenter par des grosses citrouilles.

La présence des légumes en automne, saison où l’abondance est encore bien là, est un rite de multiplication, conjurant l’hiver et la stérilité.

En Suisse, la Räbeliechtli qui se pratique en Suisse allemande un peu partout autour du deuxième week-end de novembre. Les enfants creusent des navets pour en faire des lanternes. Le mot « rave » est issu du lat. rapa, plur. du subst. neutre rapum « rave, navet »).

Voir par exemple https://www.mamalisa.com/?t=fs&p=4942

Et de nombreux sites (avec photos et vidéos) sur les traditions suisses.

En Thurgovie (canton suisse), la Bochselnacht, dernier jeudi avant Noël : https://www.myswitzerland.com/fr-fr/decouvrir/manifestations/coutumes-au-printemps-et-en-hiver/bochselnacht-in-weinfelden-tg/

La fête des Allumoirs, dans le Nord de la France (à Lille par exemple) et en Flandre, se déroule fin octobre à la tombée de la nuit et consiste pour chaque enfant à construire un allumoir, lanterne en papier mâché. Défilés dans les rues en chantant avec les allumoirs réalisés à l’école.

Voir par exemple : https://www.lavoixdunord.fr/646883/article/2019-10-04/les-allumoirs-une-tradition-nordiste-liee-notre-passe-textile

La fête des Guénels (Pas-de-Calais)

Rappelant la tradition allemande du soir du 10 novembre, la Saint-Martin (Martin de Tours, évêque au IVe s. fêté le 11 novembre) est parfois l’occasion en Picardie d’un défilé d’enfants porteurs de lanternes derrière un cavalier habillé en centurion romain, représentant le saint du IVe siècle dont le geste le plus connu fut le partage de son manteau avec un pauvre aux portes d’Amiens.

La Saint-Martin, le soir du 10 novembre à Dunkerque. Dans le Nord–Pas-de-Calais, des pâtisseries (les follards, croquendoules ou volaeren) sont parfois déposées dans les maisons la nuit près de l’entrée. On les appelle les crottes de l’âne, et elles remontent à une ancienne légende suivant laquelle saint Martin avait voulu récompenser les enfants : il aurait retrouvé son âne perdu dans les dunes grâce à leur bruit et à leurs lanternes. C’est parfois l’âne de saint Nicolas qui est réputé s’oublier.

Amélie Vermeulen, « Flandre : La Saint-Martin bien vivante, malgré quelques entorses à la tradition », La Voix du Nord,‎ 8 novembre 2017 (consulté le 21 septembre 2020).

Fête très répandue dans une grande partie d’Allemagne, des Pays-Bas et d’Autriche : les lanternes végétales sont aujourd’hui le plus souvent remplacées par de simples lampions en papier. Lors de Martinstag le soir du 10 novembre, veille de la Saint-Martin, les enfants portant chacun leur lanterne suivent en chantant un fier soldat romain monté sur un cheval, censé représenter le généreux saint dont le miracle le plus célèbre est le partage de son manteau avec un pauvre. Ils vont ensuite dans leur quartier par petits groupes quêter des gâteaux de la Saint-Martin aux portes des maisons.

http://www.allemandsansconte.fr/SANKTMARTINSTAG.html

https://lepetitjournal.com/munich/la-fete-de-la-saint-martin-en-allemagne-quest-ce-que-cest-268316

Autre tradition en rapport avec la lumière, s’en approche la fête anglaise historique de Guy Fawkes’Day le 5 novembre, en référence à la Conspiration des Poudres, vaine tentative du catholique Guy Fawkes de faire sauter le Parlement de Londres le 5 novembre 1605. Le soir du 5 novembre, après avoir quêté de porte en porte a penny for the Guy, les enfants confectionnent leur Guy, mannequin en tissu mis à brûler sur une place publique ou dans les jardins à la nuit tombée. Des feux d’artifices, feux de joie et pétards sont de mise pour célébrer cet anniversaire dans toute l’Angleterre. Voir par exemple :

https://www.eurotunnel.com/fr/inspiration/guy-fawkes-day/


[1] D’après une légende irlandaise, connue dès 1750.

[2] On croyait les fêtes celtiques d’institution divine et les festins de Samain étaient placés sous le patronage de Lug, chef de tous les dieux, polytechnicien, maître de la lumière, du temps et de la nuit, ainsi que protecteur de la société. La veille, chacun devait avoir éteint le feu dans son âtre pour le rallumer avec les braises que les druides distribuaient pour symboliser l’inauguration d’un temps nouveau. F. Le Roux, Christian-J. Guyonvarc’h, Les fêtes celtiques, Editions Ouest-France, 1996, p. 77.

La Saint-Jean, le 24 juin

Saint Jean-Baptiste, fêté le 24 juin, est distinct de saint Jean l’Evangéliste, l’apôtre aimé du Christ, fêté le 27 décembre. À la suite de Claude Gaignebet, nous notons que, dans le calendrier, les deux Jean sont aux deux solstices (d’été et d’hiver), aux deux « portes » de l’année, comme le veut le latin Janua (la porte).

Fils de Zacharie et d’Elisabeth, Jean-Baptiste est cousin du Christ. Avec le Christ et la Vierge, il est le seul saint dont on fête la Nativité : on fête un saint normalement à la date de sa mort, jour de sa « naissance au Ciel », son natalis. Jean-Baptiste est également fêté le 29 août, date de sa décollation.

Dernier des prophètes, qui fait le lien entre l’Ancien Testament et le Nouveau, il annonça le Messie ce qui lui valut le surnom de « Précurseur », et le désigna comme « Agneau de Dieu ». Il baptisa le Christ à l’âge adulte dans le Jourdain, alors qu’il vivait en ermite dans le désert de Judée : l’Evangile de saint Matthieu (3, 4) le décrit couvert d’un vêtement fait de poils de chameau avec un pagne de peau autour des reins, se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage. Cela lui vaut le patronage des ermites et des bergers, et de rester ainsi proche des populations rurales, mais également celui des corroyeurs, ceinturiers et peaussiers, populations citadines. L’année suivant le Baptême, il fut emprisonné par Hérode (fils d’Hérode le Grand) pour avoir censuré le mariage de ce dernier avec sa nièce Hérodiade après avoir répudié son épouse, et il mourut décapité pour un caprice de Salomé, fille d’Hérodiade, qui demanda sa tête sur un plateau[1]. A cause de son emprisonnement et de sa décapitation, il est l’un des patrons des prisonniers et des condamnés à mort. Comme tout martyr décapité, c’est un saint guérisseur invoqué pour tous les genres de maux de tête, des migraines à l’épilepsie (appelée « le mal Saint-Jean »).

C’est également lui qui a prédit en parlant du Christ, Lumière du monde : « Il faut que lui grandisse et que moi, je diminue » (Jean, 3, 30), assertion que l’on ne manque pas de mettre en parallèle avec la course déclinante qu’entame le soleil à cette époque du solstice d’été.

Les feux de la Saint-Jean

La Saint-Jean donnait lieu à des traditions très aimées : celle des feux de joie.

En rapport avec la date, ces feux étaient l’une des manifestations calendaires qui permettaient à l’homme de se rassurer. Comme la fête de Noël est marquée par un feu domestique dans la cheminée au solstice d’hiver (au moment où les jours sont les plus courts), la nuit de la Saint-Jean est marquée généralement par des feux de joie, en plein air cette fois, méritant son surnom de « Noël d’été »[2].

Les Celtes connaissaient de grands feux dans la nuit de Belteine[3] (littéralement « feu de Bel[4] »), fête de la lumière qui célébrait le retour de la saison claire début mai, par opposition à Samain, qui célébrait le retour de la saison sombre début novembre (devenue Halloween). Lors de ces nuits spéciales, le monde divin se confondait avec celui des hommes : les esprits surnaturels, bons ou mauvais (sorcières et fées), étaient donc censés revenir sur terre, et les grands feux avaient pour but de purifier la nature environnante. On se rendait auprès de ces bûchers comme à de véritables sanctuaires. De la même façon, dans une grande partie de la France et même d’Europe, l’on dressait, pour le solstice d’été, les feux de la Saint-Jean le soir du 23 juin qui avaient également le but de purifier l’air, la végétation, les eaux (courantes ou non), le bétail, la population. La nature s’imprégnait de la fumée curative des bûchers. Jean Beleth, chanoine d’Amiens au XIIe siècle, puis à sa suite l’évêque de Mende Guillaume Durand au XIIIe siècle[5], ont souligné le but purificatoire de ces feux, dans lesquels on jetait des os d’animaux morts pour densifier la fumée, en particulier contre les dragons réputés infester l’air, les eaux et la terre pendant l’été.

Ces feux pouvaient aussi bien être dressés pour la Saint-Pierre le 29 juin, ou la Saint-Thibault (ou Thiébaut) le 1er juillet. Tous les habitants donnaient du bois, des vieux meubles, des sabots usés… aux jeunes gens qui dressaient le feu et qui passaient de maison en maison pour leur collecte.

Nous avons oublié aujourd’hui la fonction grave de ces feux, mais encore au début du XXe siècle, Anatole Le Braz soulignait que pour les Bretons l’Anaon, peuple des âmes en peine, était censé se réunir cette nuit-là : les femmes âgées disposaient des pierres dans les cendres fumantes pour leur permettre de venir s’asseoir et s’y réchauffer jusqu’au matin[6]. La coutume, aujourd’hui disparue, du chaudron sonore qu’on faisait « chanter » alors que le feu s’éteignait, était répandue dans l’Ouest de la France, en Bretagne, en Anjou, en Poitou et en Vendée. Ces « chants » plaintifs étaient destinés, croyait-on, à appeler les morts. Claude Lévi-Strauss rapproche ces chaudrons des « instruments des ténèbres », tout comme les crécelles que les enfants agitaient avant Pâques pour annoncer les offices à l’église et remplacer les cloches[7].

Ces feux avaient une importante fonction sociale. Les gens dansaient alentour, et présentaient le bétail qu’ils approchaient des flammes pour le fumer, ou qu’ils faisaient passer entre deux feux. Quand les flammes étaient moins hautes, les jeunes gens sautaient par-dessus : plus ils sautaient haut, plus les cultures seraient prometteuses. Se déclarant publiquement, les nouveaux amoureux, main dans la main, sautaient pour bénéficier de leur fonction fécondante. Ensuite, chacun emportait chez soi des tisons qu’on gardait précieusement pendant un an et qu’on jetait par petits morceaux dans la cheminée par temps d’orage ; le lendemain, certains venaient ramasser des cendres qu’ils jetaient dans les champs pour se ménager de bonnes récoltes.

Selon une coutume voisine, attestée encore au milieu du XXe siècle en Moselle, une roue enflammée dévalait un champ en pente pour finir dans la rivière en contre-bas. Cette coutume est déjà relatée par Grégoire de Tours au VIe siècle. Saint Vincent d’Agen, fêté le 9 juin, fut martyrisé au IIIe ou IVe siècle pour avoir voulu convertir des païens qui se rassemblaient pour assister à la descente d’une roue enflammée qui dévalait la pente de la colline jusqu’au ruisseau[8]. On donnait une double interprétation à cette roue : c’était avant tout un symbole solaire en mouvement, mais elle jouait aussi un rôle agraire en fécondant la terre.

L’emplacement des bûchers

On faisait plutôt les feux sur les hauteurs pour être vus de loin. Les jeunes filles du Dauphiné et de basse Bretagne devaient se rendre auprès de neuf feux d’affilée et faire une farandole autour de chaque bûcher pour trouver à se marier dans l’année[9].

La Saint-Jean occasionnait parfois de grandes foires, importantes à la campagne pour les « louées » : jusqu’au milieu du XXe siècle, on venait y embaucher des domestiques, des ouvriers agricoles et des moissonneurs. C’était par ailleurs une date butoir pour les baux ruraux, comme la Saint-Michel, la Toussaint et la Saint-Martin.

Les herbes de la Saint-Jean

A jeun, avant le lever du soleil ou à midi pile, on (surtout les femmes) cueillait les « herbes », neuf par neuf, en général de simples plantes faciles à trouver sur les bords des chemins. Les espèces variaient suivant les régions : armoise, millepertuis, verveine, marguerite, sauge, lierre terrestre, iris ou glaïeul des marais, camomille, fougère mâle, fleur de sureau… On faisait de ces « herbes » guérisseuses des décoctions ou des fumigations, en cas de maladie, pour le lavage des yeux et le teint.  On les gardait également toute l’année en bouquets (qui avaient été parfois présentés à neuf reprises au-dessus des flammes) ou en couronnes tressées que l’on posait au-dessus d’une armoire ou que l’on accrochait à une poutre de la maison ou d’une grange.

La tradition de la cueillette des herbes était déjà attestée au Xe siècle dans un sermon d’Atton, évêque de Verceil dans le Piémont, qui s’indignait contre la « vénération religieuse » accordée à cette croyance[10]. Celle-ci n’avait pas disparu pour autant, puisque Rutebeuf, trois siècles plus tard, la décrivait en Champagne dans le Dit de l’herberie en vantant essentiellement les vertus de l’armoise dont les femmes se faisaient des couronnes.Généralement, les jeunes filles mettaient neuf de ces herbes sous leur oreiller pour rêver à leur prince charmant.

La rosée elle-même était bénéfique : elle guérissait les maladies de peau ou purifiait le teint. On la recueillait dans des draps, on se roulait dans l’herbe fraîche, ou on y marchait pieds nus avant le lever du soleil.

L’eau des sources avait de nombreuses vertus si on la recueillait très tôt le matin[11]. A St-Jean-Pierre-Fixte, en Eure-et-Loir, l’eau puisée à la fontaine avant le lever du soleil était réputée ne jamais s’abîmer. Dans le Sud de la France et en Italie, on s’aspergeait, et on se baignait dans la mer ou les fontaines, malgré des prohibitions des clercs apparues très tôt, comme ce texte inspiré d’un sermon de Césaire d’Arles ( 542) : « Nul ne doit, lors de la Saint-Jean, pendant les heures nocturnes ou matinales, se laver dans les sources, les étangs, les fleuves ; cette coutume néfaste est un reste des usages païens »[12].

Que pensait l’Eglise de ces pratiques ?

L’Eglise a fini par s’accommoder de ces pratiques préchrétiennes qui généraient pourtant parfois des abus. Une réaction du même Césaire d’Arles (qui fut attribuée plus tard à saint Eloi, évêque de Noyon, au VIIe siècle) recommandait : « Que nul, à la fête de saint Jean ou à certaines solennités des saints, ne s’exerce à observer les solstices, les danses, les caroles et les chants diaboliques »[13]. Au XVIe siècle, la XXVe session du Concile de Trente (décembre 1563) interdisait de transformer les fêtes des saints en occasions de débauche et, par la suite, des Catéchismes ont tenté de christianiser la tradition. Ainsi, à la fin du XVIIe siècle, Bossuet, évêque de Meaux, travailla-t-il à christianiser la coutume en écrivant sous forme de questions et de réponses que ces feux étaient dressés pour perpétuer la joie de la naissance de Jean que l’ange avait prédite à son père Zacharie[14].

Demande : L’Église prend-elle part à ces feux ?

Réponse : Oui, puisque dans plusieurs diocèses, en particulier dans celui-ci, plusieurs paroisses font un feu qu’on appelle ecclésiastique.

D. Quelle raison a-t-on de faire ce feu d’une manière ecclésiastique ?

R. Pour en bannir les superstitions qu’on pratique au feu de la Saint-Jean.

D. Quelles sont ces superstitions ?

R. Danser à l’entour du feu, jouer, faire des festins, chanter des chansons déshonnêtes, jeter des herbes par-dessus le feu, en cueillir avant midi ou à jeun, en porter sur soi, les conserver le long de l’année, garder des tisons ou des charbons du feu, et autres semblables[15].

A cette même époque, Furetière explique dans son dictionnaire (1692) que le feu de la Saint-Jean est fait « en réjouissance de sa nativité ». Ce feu avait même fini par revêtir un caractère tellement sacré que les réjouissances de la Saint-Jean furent supprimées pendant la Révolution. Aujourd’hui, l’Eglise ne donne plus cet argument, évidemment : elle sait que l’origine de ces feux est liée au solstice, mais quand la coutume survit, les bûchers sont souvent encore bénis par un prêtre.


[1] Evangiles de Matthieu (14, 1-12) et Marc (6, 14-29)

[2] On retrouve lors de ces deux nuits des traditions semblables : à minuit pile, les eaux des fontaines se changent en vin, les pierres se soulèvent laissant apercevoir des trésors…

[3] Le calendrier celtique étant luni-solaire, ce n’était pas une fête fixe. Par ailleurs, les Celtes comptaient par nuits.

[4] De Bélénos, l’un des surnoms de Lug.

[5] Summa de ecclesiasticis officiis, 137. Rationale divinorum officiorum

[6] Anatole Le Braz, Magies de la Bretagne, « La légende de la mort chez les bretons armoricains » (1922), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 4e éd. 1994, pp. 315, 316.

[7] Mythologiques. Du miel aux cendres, Plon, 1966, p . 349-363.

[8] Cité par Bernard Robreau, La mémoire chrétienne du paganisme carnute, Ed SAEL, (1997), p. 242.

[9] Paul Sébillot, Breton originaire de Moncontour dans les Côtes d’Armor, notait, lui, que les jeunes filles devaient en fréquenter sept et ajoutait que les communes en dressaient volontiers deux ou trois : un dans la principale agglomération et les autres sur des hauteurs avoisinantes P. Sébillot, Revue des traditions populaires, n° 7, juillet 1910, p. 277.

[10] Cité par B. Robreau, La mémoire chrétienne du paganisme carnute, SAEL, p. 239.

[11] Voir Alban Bensa, Les saints guérisseurs du Perche-Gouët, Musée de l’Homme, 1978, p. 176.

[12] G. Huet, « Coutumes superstitieuses de la St-Jean au haut MA», Revue des traditions populaires, 25, 1910, pp. 463-465. Dans le Sud de la Bretagne et en Corse, le prêtre bénissait la mer et, à partir de ce jour, on avait le droit de se baigner.

[13] Ce texte fut inséré à la Vita d’Eloi au VIIIe siècle. J.-C. Schmitt, « Du paganisme aux superstitions », Histoire de la France religieuse, J. Le Goff et R. Rémond, vol. 1, 1988, p. 450.

[14] Luc, 1, 14. : « Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance ».

[15] Catéchisme de Meaux, p. 267, cité par A. Van Gennep, Le folklore français, éd. 1999, p. 1493.

Les Saints de glace

D’après l’article de Marie-Armelle Christien (La Vie, mai 2020).

Qui sont les « saints de glace » ?

Le 11 mai marque depuis plusieurs siècles le début des saints de glace. Les plus connus sont saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais. L’un d’entre eux, Saint Mamert, célébré le 11 mai, fut évêque de Vienne au Ve siècle et institua les Rogations, soit trois jours de supplications lors des jours qui précèdent l’Ascension, pour qu’hommes et récoltes soient épargnés par les calamités… épidémies comprises. Les « saints de glace », sont en réalité plusieurs saints célébrés entre la mi-avril et la mi-mai. Si on les désigne ainsi, c’est parce que la météo de cette période est cruciale pour les récoltes. « La période de la mi-mai est très importante pour la végétation. Les pousses sont encore toutes nouvelles et si des gelées surviennent, elles peuvent faire de grands dégâts » explicite Nadine Cretin, auteur de l’Inventaire des fêtes de France d’hier et d’aujourd’hui (Larousse). « Or, jusqu’à cette date ultime, qui marque la fin de l’hiver, des gelées tardives peuvent encore survenir. Une fois les saints de glace passés, les risques pour les récoltes sont moindres, et il n’y a plus de gelées. » poursuit la spécialiste des rites et célébrations religieuses. 

Très populaire auprès des jardiniers et des agriculteurs notamment, les saints de glace intéressent encore des domaines plus surprenants : « Pour les syndic immobiliers aussi, les saints de glace sont importants. Ils n’éteignent le chauffage qu’une fois la période passée » sourit la spécialiste.

Supplier contre les calamités

« Avec l’exode rural et la baisse du nombre de pratiquants, la tradition des Rogations, juste avant le jeudi de l’Ascension, a perdu en popularité, détaille Nadine Cretin. Cependant, de plus en plus de gens les redécouvrent, et les croyants ont de moins en moins peur de s’affirmer en public ». Le lundi, on organise des processions pour obtenir de belles fenaisons, le mardi pour les moissons et le mercredi pour les vendanges. Bien évidemment, « ce n’est pas une prière miracle, prévient sœur Béatrice, de l’abbaye de Boulaur où elles sont organisées chaque année. Mais elle apprend à s’abandonner. Malgré toute catastrophe, nous savons que le Seigneur veille. Ne nourrit-il pas même les oiseaux du ciel ? »

1er Mai (extrait de mon livre « Fêtes de la Table et traditions alimentaires », Éd. Le Pérégrinateur)

Pour le 1er mai, si le muguet est de mise, il n’y a pas de menu particulier. Depuis les années 1980, certains confiseurs réalisent à cette occasion de jolis pots en chocolat ornés de brins de muguet artificiels. La date, bien connue des corporations, permettait selon de très anciennes traditions de célébrer le renouveau de la végétation : les Celtes déjà fêtaient à cette époque Belteine qui ouvrait la saison chaude et le retour des « mois jaunes ». Ils dressaient de grands bûchers, comparables à ceux qui marquaient dans nos villages la Saint-Jean, le soir du 23 juin : toute la nature bénéficiait de leur fumée. Jusqu’aux années 1950 dans de nombreuses régions de France, les jeunes gens avaient l’habitude d’accrocher dans la nuit sur les portes ou les volets des jeunes filles des mais, éloquents bouquets de verdure car l’espèce choisie était significative. Par exemple, une branche de charme signalait une jeune fille charmante, une branche d’aubépine qu’on l’estimait, une de cerisier qu’elle était volage, de sureau qu’elle était peu appréciée, et le mai de la honte, une branche tordue et sans feuilles à laquelle on attachait un objet injurieux (un chiffon sale par exemple) était humiliant. Les jeunes gens plantaient également un mai collectif, arbre dénudé en partie et éventuellement décoré, sur une place du village, et cette tradition persiste dans certains endroits.

La mode du brin de muguet porte-bonheur, fleur de sous-bois odoriférante mais non comestible, apparut probablement grâce à l’ancienne coutume d’offrir des fleurs coupées à cette époque, annonciatrices de vitalité : à partir de la Saint-Georges le 23 avril (en Europe centrale, en Espagne), ou de la Saint-Marc le 25 avril, encore aujourd’hui à Venise. L’origine en est controversée : elle remonterait au 1er mai 1560 quand le jeune roi Charles IX en aurait reçu à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme), et en aurait offert lui-même aux dames de la cour l’année suivante. Au XVIIe siècle, selon Furetière, le muguet était « autrefois à la mode pour faire des bouquets » et mugueter signifiait « faire le galant, le cajolleur, tascher de se rendre agréable à une Dame ». Porteuse de clochettes, autre porte-bonheur bien connu, odorante à tel point que les muguets signifiaient, toujours selon Furetière, « les gens propres et parfumez », la plante se devait d’avoir une connotation positive. Selon le folkloriste Arnold Van Gennep, la coutume serait apparue dans les régions boisées d’Ile-de-France au XIXe siècle, avec l’élection de Reines du Muguet à Rambouillet, Meudon et Compiègne.

Ce ne fut qu’avec la naissance de la fête du Travail le 1er mai qu’apparurent les banquets parfois organisés par les municipalités ou les syndicats pour les travailleurs et les chômeurs. Après la résolution d’un congrès ouvrier international tenu à Paris en 1889 afin d’obtenir la journée de huit heures, le 1er mai a été retenu pour être une journée d’action « dans tous les pays et dans toutes les villes » : cette résolution s’alignait sur les sanglantes émeutes de Chicago qui avaient éclaté les premiers jours de mai 1886 à la suite de cette revendication. Au Muy (Var) en 1906, par exemple, un grand banquet fut servi à midi au café Guigonnet, suivi d’une manifestation et d’un bal. Le 30 avril 1906 au soir, le banquet de Nevers, au prix de 3 francs, évoquait les grands rituels familiaux, communions, mariages ou enterrements, autant que les banquets fraternels de la IIIe République qui accordait un rôle central aux rites du boire et du manger ensemble[1]. Le repas pouvait être simplement un « casse-croûte » de radis, jambon, saucisson et œufs, chacun devant apporter son pain, ou, comme à Fougères, comporter des galettes, des saucisses et du cidre. Au Revest (Var), en 1919, un grand banquet de 130 couverts fut donné par le groupe l’Union socialiste et « le vaillant groupe de Dardennes, l’Emancipation féminine, réunissait aussi une vingtaine de convives »[2].

Après plusieurs propositions pour faire du 1er mai un jour férié, dont l’une retenue en 1941 qui en faisait la « fête du Travail et de la Concorde sociale », la journée ne devint officiellement fériée et obligatoirement chômée en France que par la loi du 30 avril 1947, modifiée par la loi du 29 avril 1948.


[1] Miguel Rodríguez, Le 1er mai, folio/histoire,  2013 (Gallimard/Julliard, 1990), pp. 159-161.

[2] Le Petit Var, cité par Miguel Rodríguez, id. p. 160.

Pâques

Extrait de mon livre Fête des Fous, Saint-Jean et Belles de mai. Une histoire du calendrier, Seuil, 2008.

La fête de Pâques, qui célèbre la Résurrection du Christ trois jours après sa Crucifixion, est pour l’Eglise la « Solennité des Solennités », alors que la fête de Noël est plus populaire aux yeux du plus grand nombre. Selon le canon 21 du IVe concile de Latran (1215), les chrétiens sont tenus de faire leur pâques,c’est à dire de communier au moins une fois dans l ‘année le jour de Pâques : « tout fidèle de l’un et l’autre sexe qui a atteint l’âge de raison devra confesser ses fautes à son propre prêtre au moins une fois chaque année, accomplir dans la mesure de ses moyens la pénitence qui lui a été imposée et recevoir dévotement, au moins à Pâques, le sacrement de l’Eucharistie ». L’expression ne s’emploie plus depuis le Concile Vatican II.

Le nom de « Pâques » (au pluriel quand il s’agit de la fête chrétienne) tient son nom de la Pâque juive, Pessa’h[1], qui était célébrée à Jérusalem au moment de la mort du Christ. Saint Jean-Baptiste a désigné Jésus comme « l’Agneau de Dieu » et saint Paul, au Ier siècle, a signifié que le Christ lui-même était la Pâque, l’Agneau immolé qui a versé son sang pour le salut des hommes (I Cor 5, 7). Le christianisme a très tôt choisi de célébrer la Résurrection du Christ chaque dimanche, premier jour de la semaine ou jour du Seigneur. Mais ce ne fut qu’au IIe siècle que l’Eglise a choisi à des dates variables une fête de Pâques spécifiquement chrétienne (dans la seconde moitié du siècle même pour l’Eglise romaine, après 165). Pour le calcul de la date de la Pâque chrétienne, divers conflits, entre les églises d’Asie et celle des autres parties de l’Empire romain entre autres, allaient conduire à la fixation de la date toujours en usage. La date de cette fête, le dimanche qui suit la pleine lune venant après l’équinoxe du printemps, a été arrêtée en 325 au Concile de Nicée : Pâques tombe donc entre le 22 mars et le 25 avril[2]. Cette fête est associée au renouveau de la végétation, ainsi qu’au retour de la fécondité et de la vie après la stérilité de l’hiver. Le nom anglais de Pâques, Easter, vient d’Eostre[3] ou Ostara, une divinité saxonne associée au lièvre selon Bède le Vénérable († 735) qui, comme la déesse nordique Freyja, symbolise le renouveau et annonce le printemps.

La Pâque (au singulier) est la fête biblique qui commémore le départ précipité des Hébreux d’Egypte vers 1300 avant J.-C. sous la conduite de Moïse, rapportée dans le livre de l’Exode. La fête juive de Pessah, du 14 au 21 Nissan (mars-avril), célèbre leur libération après leur captivité au service du Pharaon qui les contraignait à de durs travaux, et leur retour vers la Terre Promise avec le passage miraculeux de la Mer Rouge à pieds secs. Grâce à Moïse, prévenu par Yahvé de la colère divine, ils avaient marqué du sang d’agneau leurs habitations pour les faire connaître à l’ange exterminateur qui allait frapper les enfants premiers-nés des Egyptiens, afin d’être épargnés. En souvenir, le 14 Nissan, à la première pleine lune du printemps, les Israëlites venaient chaque année en pèlerinage à Jérusalem et offraient en sacrifice un agneau. Pendant sept jours, ils devaient manger des pains azymes en souvenir du départ précipité de leurs ancêtres qui n’avaient pu attendre que la pâte à pain eût levé. Cette fête semble s’être elle-même superposée à des coutumes agraires plus anciennes. Les juifs commémorent toujours cette fête de la mémoire, la plus importante de l’année, en la commençant par le repas rituel  du seder, au menu symbolique, marqué par la lecture de la Haggada (récit de l’Exode) ; ils ne consomment pendant huit jours que des pains sans levain (les matsot).

La joie pascale

La veillée pascale, célébration nocturne pour le baptême des nouveaux chrétiens adultes, permet de bénir le feu nouveau sur le parvis de l’église et de le communiquer au Cierge pascal, ainsi que l’eau qui sert aux baptêmes et aux aspersions. L’eau et le feu sont des éléments de purification et de régénération, importants en cette période de passage. Dès le VIe siècle au moins, les Irlandais auraient eu coutume d’allumer de grands feux au commencement de la nuit pascale, si l’on en croit la légende de saint Patrick. C’est un symbolisme assez naturel qui a conduit à ce rite comparable à celui des bûchers de Carnaval, qui salue le retour du renouveau et des jours plus longs.

L’annonce de la joie pascale transparaît dans l’Exsultet, hymne qu’on chantait déjà à Rome au VIIe siècle et intégré à la liturgie papale au XIe siècle. Au Moyen Age, les fidèles se groupaient joyeusement autour du diacre qui chantait : en témoignent dans certaines régions des rouleaux soigneusement enluminés que le diacre déroulait au fur et à mesure[4]. Cette joie se traduit encore dans ce rire pascal autorisé à l’église au XVIe siècle, qui avait lieu parfois à la Pentecôte[5], où le prêtre devait raconter une anecdote pour faire rire les assistants, et dans le retour des cloches qu’on n’entendait plus depuis le Jeudi saint. En Italie, on autorisait parfois un rafraîchissement à la fin des vêpres du dimanche de Pâques et cette réjouissance se poursuivait même par des danses, encore çà et là au XVIIIe siècle.

Les évangiles qui rapportent la Résurrection ont donné naissance à des drames liturgiques, joués dans les sanctuaires au milieu du Moyen Age : la découverte du tombeau vide par les saintes Marie et leur essoufflement après leur course effrénée pour aller avertir les apôtres Pierre et Jean, par exemple. Ces jeux furent progressivement interdits à partir du XVIe siècle, car ils causaient souvent des débordements. De tout autre facture, les Mystères, d’inspiration religieuse également, donnèrent lieu en ville à des mises en scène spectaculaires et bruyantes, ce qui entraîna leur disparition aux XVIe et XVIIe siècles.

Le cierge pascal

Le cierge pascal, symbole du Christ ressuscité, reste allumé jusqu’à la Pentecôte. Cette coutume, d’abord étrangère à Rome, était connue en Haute-Italie, en Gaule et en Espagne : dès le VIe siècle, elle était si populaire que les papes durent la permettre, sans pour autant l’adopter.[6] Entre l’alpha et l’oméga, lettres grecques qui signifient que Dieu est au commencement et à la fin de tout, le cierge porte une croix faite de cinq grains d’encens où sont inscrits les quatre chiffres de l’année. Cette inscription évoque celle que portait l’arbre pascal, haut de près de deux mètres, placé dans les églises au Moyen Age. Chargé de fruits en bois peint ou en cire, cet arbre reposait sur un socle couvert d’un drap rouge : sur son tronc, on gravait la date des fêtes mobiles, le nom des dignitaires et les chiffres de l’année[7].

A son tour, cet arbre évoque les grandes résurrections mythiques, en particulier le pin d’Attis dans le culte de Cybèle, originaire de Phrygie (Asie mineure), que Rome célébra à partir de 204 avant J.-C. Jalouse, la déesse frappa de folie Attis, son jeune amant infidèle qui s’émascula et mourut, avant de revenir à la vie. Ces mythes de renaissance passant de la mort à la vie, qui avaient toujours lieu au printemps, connaissaient tous des périodes de marges caractérisées par les ténèbres, l’arrêt de la vie ordinaire et le deuil ; ils concernaient d’autres divinités liées à la végétation, tels le dieu égyptien Osiris, Orphée en Grèce et le dieu syrien Adonis.

Les oeufs

Pâques était l’occasion de remettre la maison en état et, au besoin, de la blanchir à la chaux. Encore au milieu du XXe siècle, il était également important de porter sur soi une ou plusieurs affaires neuves ce jour-là. Les familles se rassemblent toujours pour un grand repas, avec au menu de l’agneau – déjà voulu par l’usage biblique – et des gâteaux faits avec des œufs, réputés porter en eux la force vitale : en Alsace, le gâteau a la forme d’un agneau au cou enrubanné.

Les enfants attendent impatiemment le matin pour découvrir les « œufs », gourmandises en chocolat ou en sucre déposées la nuit dans les jardins en forme d’œufs, de cloches ou d’animaux prolifiques symbolisant la fécondité comme la poule, le poisson, le lièvre ou le lapin. Ces « œufs » ont été mystérieusement déposés par les cloches revenant de Rome, dit-on généralement, ou par un mystérieux lièvre de Pâques (Osterhase) qui « pond » dans les nids aménagés à son intention dans les jardins. Animal nocturne et donc lunaire, se reproduisant facilement, le lièvre associé à la déesse saxonne Ostara, est symbole de fertilité et de fécondité. Cette croyance du lièvre ou du lapin de Pâques, connue encore dans de nombreuses régions d’Europe (en Alsace, une partie de la Lorraine et dans les pays anglo-saxons par exemple), est plus ancienne que celle des cloches.

On ne sait pas de quand date l’interdiction de sonner les cloches pendant les trois derniers jours de la Semaine Sainte. A Rome au VIIIe siècle, d’après l’Ordo Romanus I, on cessait de sonner les cloches le Jeudi Saint à un moment « assez mal déterminé » pour n’en reprendre la sonnerie que le matin du jour de Pâques, et la suspension de sonnerie est également mentionnée au VIIIe siècle par un pontifical de Saint-Lucien de Beauvais[8]. Mais l’usage répandu du silence des cloches ne date que de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe : la croyance dans le voyage des cloches n’est sans doute pas antérieure.

Attesté en Alsace au XVe siècle, les œufs (du poulailler) donnés aux enfants ou aux adolescents étaient souvent teints en rouge, couleur porte-bonheur. Symboles de vie et de perfection, ils étaient volontiers offerts à leurs filleuls par les parrains et marraines. Dans les pays d’Europe centrale, ces œufs sont encore très joliment décorés, avec des dessins élaborés à la cire, grattés ou collés.

Le jour de Pâques ou le Lundi, jour férié, les jeux avec les œufs (crus ou durs), ont lieu dans une grande partie de l’Europe, même s’ils sont moins nombreux qu’autrefois : courses aux œufs en chocolat, chasses aux œufs, lancers, roulées sur une planche inclinée ou une pelouse, toquettes où les concurrents entrechoquent leurs œufs en essayant de casser celui de l’adversaire… Ces jeux de plein air, avec obligation collective et sanction, avaient un net caractère cértémoniel et gagner était de bon augure pour l’année qui renaissait.

Depuis le IVe siècle et jusqu’à la Renaissance, tous les jours de l’octave (les huit jours qui suivent) étaient considérés comme sacrés. N’est plus férié aujourd’hui que le Lundi de Pâques qui, comme le Lundi de Pentecôte, est une journée d’extérieur, de promenades, pèlerinages, férias, etc. Dans certaines régions, cette journée permettait d’organiser des combats de coqs, des jeux de tir à l’arc et des compétitions équestres pour élire les chefs des sociétés de jeunesse. Du reste, toute la période qui allait de Pâques à la Pentecôte était consacrée à la jeunesse et aux rites d’intégration aux groupes des jeunes[9]. Dans les pays d’Europe centrale, le Lundi de Pâques est la journée des aspersions d’eau : comme toute aspersion (de confetti, de pétales de roses, de riz, d’œufs et de farine… lors des mariages ou aux Carnavals) cette coutume est porte-bonheur. Cette semaine in albis, où les nouveaux baptisés devaient être en blanc, était une semaine joyeuse. Elle se termine par le « dimanche de Quasimodo », « Pâques closes », ou dans le Midi languedocien « Pasquetes » (petites Pâques). Ce dimanche, qui ouvrait la saison des fêtes patronales, donnait lieu en Bretagne à des jeux bruyants annonciateurs de printemps : après les Vêpres, on devait briser les poteries au rebut (assiettes, pichets et plats cassés ou fêlés) sur la place du village , comme s’il s’agissait de « massacrer » l’hiver et la vieille année. Cette pratique de vacarme cérémoniel porte-bonheur figure encore la nuit de la Saint-Sylvestre en Italie.


[1] Mot généralement rattaché à la racine hébraïque pâsah (passer, épargner).

[2] L’Eglise orthodoxe calcule la date de Pâques de la même façon, mais selon le calendrier julien, l’équinoxe de printemps retarde et la date de Pâques, qui en dépend, peut donc être différente.

[3] D‘un radical indo-européen qui a donné le sanskrit usra et le latin aurora (qui se lève à l’est).

[4] Le médiéviste Eric Palazzo montre à ce sujet comment les images devaient être perçues au Moyen Age : le diacre chantait par cœur et  le rouleau, où les figures étaient disposées au rebours du texte (de sorte que pour celui qui lisait les personnages avaient la tête en bas), symbolisait la Parole sacrée.

[5] Colette Méchin, Saint Nicolas, Berger-Levrault, 1978, p. 109.

[6] Mgr L. Duchesne, Origines du culte chrétien, Paris, 1909, p. 256.

[7] A Angers, selon un exemple cité par D. Alexandre-Bidon. « Pâques Fleuries », R.M.N.,1990, p. 2.

[8] A cette époque, les cloches étaient probablement sonnées à l’aide d’un marteau ou d’un maillet. Dom Jules Baudot, Les cloches, Bloud et Cie, 1974, (1913), p. 49 ;Arnold Van Gennep, Le folklore français, réed. 1998,  T. I, vol. 3, p. 1013.

[9] J.-C. Schmitt, « Jeunes et danse des chevaux de bois », Le corps, les rites, les rêves, le temps, Gallimard, 2001, p. 175.

Le 1er avril

Avec internet, on se contente généralement des réponses de Wikipédia pour expliquer cette fête. C’est dommage. Beaucoup se contentent de faire remonter la coutume au XVIe siècle, parce que le Nouvel An en France a été placé officiellement en 1564 par Charles IX à la date du 1er janvier (édit dit de Roussillon). On rapproche les farces de fausses étrennes, ce qui n’est pas faux. Mais c’est certainement plus ancien !

On prétend que le Nouvel An était auparavant le 1er avril : ce n’est pas exact, même si c’était à une date avoisinante. A l’époque de Charles IX, l’année débutait dans de nombreuses régions à Pâques, fête mobile, ce qui était incommode car sa longueur variait (style de Pâques). De même, elle avait longtemps débuté le 25 mars (style de l’Annonciation).

Le 1er-Avril est en effet une parodie des fêtes de début d’année et il correspond à un renouveau printanier comme le Carnaval, fête d’inversion où le petit devient grand et le fol devient sage. C’était le cas au Moyen Age au moment de la fête des Fous et lors de la fête de l’Enfant-évêque, le 28 décembre, jour des Saints-Innocents, quand un enfant de chœur prenait la place de l’évêque dans sa cathédrale. D’ailleurs en Espagne, ce 28 décembre est justement resté le jour des farces. Ces farces du 1er avril, tout comme les fessées pour rire que l’on connaissait à la fin décembre dans de nombreuses régions, sont porte-bonheur.

La dérision domine le 1er-Avril, douze jours après l’équinoxe de printemps, en cette journée liée à l’avènement de la nouvelle saison qui soulage de l’hiver, et qui tombe en général pendant l’austère période du Carême. Les plaisanteries, que l’on associe souvent à d’anciennes étrennes, sont ponctuées en France de l’expression énigmatique : « Poisson d’Avril ! ». Ces farces sont faites aux personnes de tout âge et de toute condition sociale, tandis que les plaisantins accrochent parfois dans leur dos la silhouette d’un poisson en papier. Claude Gaignebet voyait dans cet accrochage la nécessité d’un « retournement » du temps que le geste même implique [1]. Différentes hypothèses peuvent justifier ce poisson. Il semble par sa présence se moquer des autorités, de l’Eglise en particulier qui impose le Carême, car il est l’un des rares aliments autrefois autorisés en période de jeûne. Par le nombre de ses œufs, le poisson évoque la vie et la fécondité, comme la poule ou le lièvre, autres animaux prolifiques célèbres au printemps. Une origine sémantique peut encore être avancée et donne au poisson une connotation érotique : le « maquereau », la « maquerelle », la « morue » sont des noms évocateurs d’amours illicites et de débordements sexuels. De même, la « vieille », autre nom du labre, poisson marin ridé, est le nom donné en France à l’année finissante ainsi qu’au Carême, comme nous l’avons vu.

Arnold Van Gennep, grand folkloriste français (♱ 1957) rapprochait ces plaisanteries des « farces de réception » connues au moment du Carnaval, des veillées et des fêtes professionnelles. Répandues d’abord en milieu urbain, ces farces jouées aux nouveaux, sans aspects licencieux particuliers, représentaient une épreuve d’admission, forme de bizutage pour les jeunes apprentis qu’on envoyait chercher des objets introuvables : des passoires sans trous, de l’huile de coude ou des cordes à lier le vent, par exemple.

Nadine Cretin


[1] Fêtes du monde. Europe, Ed. du Moniteur, 1980, p. 11.

D’où vient la tradition du déguisement ? (La Croix, 27 février 2019)

D’où vient la tradition du déguisement ?
Nadine Cretin : C’est une tradition très ancienne. Dans l’ancienne Babylone, 3 000 ans avant Jésus-Christ, le condamné à mort pouvait prendre, de façon éphémère, la place du roi. Les Romains fêtaient le changement d’année lors du solstice d’hiver. Ils s’habillaient dans un esprit d’inversion des rôles. L’évêque Césaire d’Arles raconte
que les hommes se grimaient en vieilles femmes, portaient des masques d’animaux ou se déguisaient en enfants.
L’Église s’oppose à cette tradition répandue dans les milieux païens. Pour saint Augustin,
l’homme, créé par Dieu, ne doit pas retoucher sa propre image.
Le déguisement survit à cette condamnation, notamment lors des jours de carnaval. Il en existe différents types en Europe centrale, en Allemagne, en Suisse, en France… Certains, par le choix des costumes, sont signes de dérision et de folie, d’autres répondent à un souci métaphysique. Comme en témoignent, par exemple, les personnages du carnaval évoquant le monde inconnu de la forêt, symbole de l’au-delà, au carnaval d’Appenzell, en Suisse.

Les enfants participent-ils à ces manifestations ?
N. C. : Au Moyen Âge, les enfants se groupaient en société dans les villages, lors de la fête du pape Grégoire Ier, le 12 mars. Ils organisaient des combats de coq dont l’issue aboutissait à la nomination d’un roi, le roi des enfants. Aux XIe et XIIe siècles, en France, en Espagne et en Angleterre, le jour des Saints-Innocents dans les cathédrales et les abbatiales, pour 24 heures du 27 au 28 décembre, les enfants de choeur, âgés de 12 à 14 ans, avaient le droit de se déguiser en évêques ou en abbés. Le prélat d’un jour bénissait la foule. Il recevait de l’argent, des biens en nature.
Dans les familles, les enfants étaient autorisés à prendre la place de leurs parents. À Lyon, par exemple, ils décidaient du menu du repas, donnaient des ordres encore au courant du XXe siècle, dans les années 1950. Aux XVIIIe et XIXe siècles, dans leur tournée de carnaval, les enfants se déguisaient en animaux, portaient des masques et se grimaient au charbon.

Ces traditions se prolongent- elles aujourd’hui ?
N. C. : La tradition des groupes d’enfants déguisés qui passent de maison en maison, en chantant des comptines, se retrouve aujourd’hui dans les fêtes de Halloween, connues en France depuis les années 1990. Le carnaval ou les mascarades d’avant le mercredi des Cendres, jour de l’entrée en Carême, correspondent au Mardi gras ou bien, s’il dure plusieurs jours, à la Semaine grasse. En certains lieux, on se déguise aussi à la mi-Carême. Dans des villes comme Dunkerque, Nontron (Dordogne) ou Limoux (Aude), le carnaval est une institution. La majorité de la population, enfants et adultes, se déguise pour y participer.

Quel est le sens du déguisement ?
N. C. : On se déguise dans un esprit d’inversion des rôles. L’adulte devient un autre, à lui-même et aux yeux des autres. L’enfant, lui, cherche à se grandir.
Généralement, les parents encouragent la démarche, que ce soit pour carnaval ou un anniversaire. Ils aident l’enfant à fabriquer son costume, à se maquiller, trouver des accessoires, etc. Les adultes aussi ont plaisir à se travestir. Aujourd’hui, on voit des familles entières qui se costument pour aller à Disneyland !
Recueilli par France Lebreton
(1) Auteur de Fêtes de la table et traditions alimentaires, Le Pérégrinateur, 2015