Colloque à la Sorbonne (Paris IV) organisé par Jack Santino*, 2 avril 2011
Noël – Carnaval : une même générosité prometteuse
Nous n’aborderons pas ici les références chrétiennes de la fête de Noël, c’est à dire l’anniversaire de la naissance de l’Enfant-Jésus à Bethléem (la Nativité) célébré par l’Eglise depuis le IVe siècle. Les traditions présentées dans cette communication sont antérieures – certaines remontent à des millénaires, aux Indo-Européens (le critère est non ethnique, mais linguistique, et il fait référence aux cavaliers-migrateurs ayant occupé la majeure partie de l’Europe vers la fin du IIIe millénaire avant J.-C.). Elles continuent d’exister sous d’autres formes que les temps modèlent et transforment petit à petit, suivant les populations, le climat, le contexte historique, les autorités religieuses ou civiles, etc. Leur origine lointaine, difficilement décelable, reste confuse, mais la meilleure preuve de l’antiquité de ces traditions hivernales est leur permanence dans toute l’Europe. Une filiation directe reste toutefois impossible : il y a trop de blancs (blanks) dans leur histoire !
Peut-on qualifier ces traditions de « païennes » ? Oui, si l’on sous-entend que cela s’oppose à des traditions « chrétiennes ». Mais en réalité, dans tous les cas, on cherche à conjurer une même inquiétude existentielle et on souhaite répondre à deux questions graves et profondes que l’homme s’est toujours posées : « D’où venons-nous ? » et « Où allons-nous ? »
Nous allons examiner en détail ce qui, dans les deux fêtes de Noël et du Carnaval, est comparable.
- L’époque de l’année
Chacune des deux fêtes marque un temps de passage.
La fête de Noël est au moment du solstice d’hiver dans l’hémisphère nord, quand les jours sont les plus courts et que leur durée bascule pour rallonger. Pendant plusieurs jours, cette durée reste stationnaire[1]. Puis, peu à peu, le temps repart en sens inverse : Platon donnait déjà à la marche du monde l’image du renversement alternatif d’un genre de balancier qui suit le mouvement du soleil, ou celui d’une toupie qui repart en sens contraire[2]. Ce renversement du temps s’accompagnait d’un bouleversement de l’ordre social où le petit devenait grand, bouleversement observable aussi bien au moment des Saturnales avec l’élection de rois de fantaisie, qu’au Carnaval dans les mascarades.
Inconsciemment par ailleurs, les populations ont cherché à conjurer les nuits interminables et l’absence de végétation car, en hiver, les arbres sont pour la plupart dépouillés de leurs feuilles : encore aujourd’hui, on multiplie les lumières, et l’on fait entrer dans les maisons des guirlandes de verdure et des couronnes (attestés déjà du temps de Tertullien aux IIe/IIIe siècles), même un arbre. De grands repas en famille réchauffaient et réconfortaient : l’abondance promet l’abondance ! C’est encore le cas de nos jours avec nos réveillons.
Depuis Jules César en 45 avant J.-C., le 1er janvier (qui tombe dans la période du solstice) est le début de l’année civile. Auparavant, à Rome, l’année débutait le 1er mars. Cette période, a pris le nom de « Douze Jours » à la suite du Concile de Tours en 567, qui spécifiait que ces jours qui séparent Noël de l’Epiphanie, étaient tous jours de fête. Le nom de Noël désignant la fête apparaît, lui, seulement au XIIe siècle, dans La Vie de saint Brendan. Auparavant, on parlait de la fête de la « Nativité ». Jusqu’aux années 1950, les divinations allaient bon train pour l’année qui renaissait, et les Douze Jours représentaient parfois les douze mois à venir : blé de la Sainte-Barbe, étincelles de la bûche, oignons qui pleurent, etc. Il faut dire que les populations, essentiellement paysannes autrefois, pouvaient facilement être réduites à la misère si les récoltes étaient anéanties par trop de pluie ou de sécheresse. Cette période est connue sous le nom de Jul dans les pays nordiques : elle compte treize jours. C’était un temps hors du temps, une véritable « parenthèse d’éternité »[3], où le ciel et la terre étaient supposés se confondre, comme lors des fêtes celtiques de Samain ou de Belteine à la veille des saisons froide ou chaude début novembre ou début mai. La présence de l’Au-delà était palpable : encore au des places étaient réservées à la table de Noël pour les défunts, des personnifications surnaturelles descendaient sur terre, par exemple.
Le Carnaval a lieu un peu plus tard, en février : avant le calendrier julien, c’était le dernier mois de l’année. Cette fête d’extérieur annonce le réveil de la terre et le « printemps » : mot dont l’étymologie indique bien un début (du latin, primus tempus). Avec le blé qui lève, on redoutait le réveil simultané de forces infernales : les morts ne sont-ils pas enterrés ? Des mascarades marquent ce temps, comme elles marquaient, à partir de 30 avant J.-C. environ, les Calendes de Janvier à Rome en l’honneur de Janus, le dieu à deux têtes, l’une tournée vers l’année passée et l’autre à venir. Encore aujourd’hui le Nouvel An, l’Epiphanie ou l’octave de l’Epiphanie donnent lieu à des mascarades dans certains pays d’Europe centrale. Là aussi, on cherche à conjurer la stérilité de l’hiver et de la mort.
Apparu au bas Moyen-Age, le nom de Carnaval semble faire référence au Carême qu’il précède, période de quarante jours avant Pâques qui débute le Mercredi des cendres, quand l’Eglise prescrivait de « lever la viande » pour faire jeûne[4] : l’enlever des menus (carnem levare). L’étymologie du mot Carnaval est controversée et certains, comme l’historienne Anne Lombard-Jourdan, pensent qu’il désignait le moment où les cerfs perdaient leurs bois en février, phénomène qui annonçait un renouveau : quand la « corne va aval », c’est à dire tombe[5].
Connu surtout le Mardi-Gras, le Carnaval est lui-aussi une période plurielle et peut avoir lieu sur plusieurs jours (trois en général, voire plus : on parle alors de « semaine grasse »).
- Ce qui se ressemble dans les deux fêtes
Il y a des traits communs qu’il est intéressant d’identifier :1) les personnifications de l’hiver souvent ambivalentes (rois éphémères, masqués beaux ou laids) 2) la générosité gratuitement tombée du ciel, 3) l’abondance prometteuse de tables bien garnies.
1) Les Personnifications
– Les rois éphémères ou prélats festifs
Le solstice d’hiver, où les rites d’inversion dominent conformément à l’image platonicienne, donne parfois lieu à l’élection d’un roi. C’est à un homme humble que revient de prendre la place d’un souverain : l’inversion était déjà connue à Babylone au début du IIe millénaire avant J.-C. lors de la fête des Sacées qui marquait le Nouvel An. Pendant cinq jours, un condamné à mort prenait la place du roi, qui lui devenait simple citoyen, et le condamné finissait exécuté.
Pendant les Saturnales à Rome vers le 17 décembre, qui duraient de un à cinq jours selon les auteurs, on revivait l’Age d’or, âge mythique où tous étaient égaux. Le dieu Saturne, à Rome, a été assimilé à Kronos qui, dans la mythologie grecque, était le dernier des douze Titans, père des dieux Olympiens. Ayant appris qu’il serait détrôné par l’un de ses enfants, Kronos les avala à leur naissance. Sa femme, Rhéa, eut l’idée de mettre une pierre emmaillotée à la place de Zeus, le dernier. Le père fut détrôné par son fils, et il recracha ses enfants. Lors des Saturnales romaines, Jupiter (identifié à Zeus) permettait à son père Saturne de régner à sa place en ce temps éphémère où l’on revivait l‘âge primordial. Dans les familles aisées, ces fêtes domestiques, moins orgiaques que ce que le mot de « Saturnales » sous-entend aujourd’hui, étaient marquées par de grands banquets et par l’élection d’un roi de fantaisie. Les maîtres se mêlaient à leurs esclaves et les servaient même à table. Ils leur accordaient le droit de goûter aux « libertés de décembre » (jouer aux dés, s’enivrer, parler fort, etc.). Les Saturnales furent supprimées en 391, quand Théodose Ier fit de la religion chrétienne la religion d’Etat.
L’élection de rois éphémères conduisit à l’institution au Moyen Age de fêtes mal connues, et pourtant répandues dans plusieurs pays d’Europe, à cette époque de l’année. A partir du XIIe siècle, les fêtes des Fous donnaient lieu à l’élection de « monarques de farce »[6] par les sous-diacres (des « étudiants » !) dans les jours qui suivaient Noël ou en janvier : ces « papes des Fous », « abbés de la Déraison », « Princes des sots » (« Lords of Misrule » en Angleterre) étaient choisis parmi les paysans ou les simples d’esprit. La fête christianisée des Saints-Innocents, fête des enfants de chœur le 28 décembre, permettait, elle, à un enfant de prendre la place de l’évêque dans les cathédrales. L’Eglise, autorité alors toute puissante, était mise en dérision, mais elle tolérait ces fêtes. Toutefois, leurs débordements conduisirent bientôt à des interdictions répétées, en particulier au concile de Bâle en 1435.
On connaît encore aujourd’hui en France à l’Epiphanie l’élection de rois éphémères lors de la célèbre coutume de la galette des Rois. Celui qui a la fève est appelé « roi » et il est couronné : cette coutume s’est longtemps appelée « le Roi boit ».
De même, dans les carnavals des villes, à Nice par exemple, on honore un roi gigantesque en carton-pâte (« Sa Majesté Carnaval »), à rapprocher du mannequin de paille du carnaval des campagnes qui finit dans les flammes et le rire. C’est une façon de mettre fin à l’hiver et de permettre à la vie nouvelle de reprendre ses droits.
– Les Beaux et les Laids[7]
Dans la religion védique, les dieux Mitra et Varuna représentaient les deux aspects de la souveraineté : Mitra, l’ami, était le dieu du monde connu, de la lumière et du contrat, et Varuna, son compère, était le dieu terrible du surnaturel et de la nuit. Encore aujourd’hui, dans certaines mascarades de janvier (en Appenzell avec les Sylvesterklaüse, ou dans la région de Salzbourg avec les Perchten), ainsi que dans certains carnavals d’Europe, les beaux sont accompagnés de créatures laides, redoutables et énigmatiques. Les beaux, habillés de tissus chatoyants et soyeux, avec des coiffures élaborées, distribuent des noix ou des gâteaux : ils font pleuvoir leurs cadeaux dans une aspersion porte-bonheur qui tombe du ciel. Ils symbolisent la prospérité, les beaux jours qui reviennent et la vie féconde. Les laids, couverts de fourrures, de paille, de mousse ou d’herbes sèches, sont en réalité des créatures plus énigmatiques que méchantes, et ils symbolisent le monde non-civilisé, l’Au-delà.
Dans les mascarades, on retrouve toujours la même inversion : l’homme se déguise volontiers en enfant, en vieillard, en animal. Ce sont souvent des animaux sauvages connus pour leur virilité qui l’inspire : boucs, loups, ours, cerfs, taureaux… Comme les laids venus de l’ « ailleurs », ces personnages psychopompes personnalisent le monde inquiétant et sombre des ancêtres. L’homme sauvage, devenu un grand thème iconographique à partir du XIVe siècle, est du même acabit.
- Saint Nicolas (dont la fête est le 6 décembre) et le Père Fouettard relèvent d’un antagonisme semblable. Saint Nicolas est la personnification christianisée du personnage beau et généreux, alors que le Père fouettard (qui porte des noms divers suivant les pays : Krampus, Schmuztli, Hans Trapp…) symbolise le monde sombre et inconnu. D’énigmatique, il est devenu carrément menaçant avec ses baguettes.
Connu en Europe surtout à partir de la fin du XIe siècle, saint Nicolas était un évêque d’Asie mineure des IIIe/IVe siècles. Ses reliques furent rapportées par des marchands italiens à Bari en 1087. De là, un chevalier lorrain (Aubert de Varangéville) prit à la même époque la relique d’un doigt bénissant et la déposa à Saint-Nicolas-de-Port, ce qui explique la vénération en Lorraine et dans les régions rhénanes de cet évêque lointain. Saint Nicolas a pris certaines caractéristiques des divinités germaniques : entre autres la capacité de se déplacer dans les airs avec sa monture, inspirée de celle du dieu Odin sur son cheval Sleipnir, et du Chasseur sauvage qui menait son attelage par les nuits d’hiver avec son armée grinçante de fantômes.
Notre Père Noël actuel est issu de ces deux créatures belles et laides. Assez sévère, il a gardé longtemps en Europe le double aspect généreux et punitif. Encore sur les illustrations du début du XXe siècle, il avait un bouquet de baguettes à la ceinture de sa houppelande. Mais le Père Noël qui s’est imposé depuis la seconde moitié du XXe siècle, inspiré du Santa Claus américain, a totalement perdu ce port hiératique. Outre-Atlantique, le personnage de saint Nicolas s’était totalement transformé pour laisser la place au bonhomme jovial décrit dans son célèbre poème de 1822 par le pasteur Clement Clark Moore qui en faisait un personnage farceur, bien en chair[8].
2) La générosité tombée du ciel
En cette période de retour d’une nouvelle année, l’échange de cadeaux et de vœux est très important. Les étrennes ont une valeur augurale. Elles tiennent leur nom de Strenia, déesse antique latine de la santé et de la force : des rameaux provenant d’un bois qui lui était consacré auraient été offerts au roi sabin Tatius dès le VIIIe siècle avant J.-C., à la naissance de Rome[9]. Les Romains pratiquaient ces échanges de petits cadeaux, tant à la fin des Saturnales (lors des Sigillaires) qu’au moment de la nouvelle année où l’on s’offrait des cadeaux. Ovide se plaignait déjà à son époque que l’argent fût « plus doux à recevoir que le miel » !
Les tournées des enfants qui vont de maison en maison en chantant sont essentielles : on les trouvait lors des grandes fêtes entre Halloween et le 1er mai. Elles étaient très attendues. Beaucoup de ces quêtes ont disparu. Au moment de la nouvelle année, ces tournées (qui commençaient à la Saint-Thomas, autrefois le 21 décembre) portaient aussi le nom d’« Au gui l’an neuf », encore dans les premières décennies du XXe siècle, selon la formulette qu’employaient les enfants pour annoncer leurs voeux[10]. Alors qu’on avait attribué à ces quêtes une origine druidique en raison du gui vénéré par les Celtes, leur nom vient, non pas du gui, mais de hague ou aguilaneu qui désignait une baguette écorcée en patois normand. Le maître ou la maîtresse de maison qui leur ouvrait la porte devait leur donner quelque chose en échange de leurs souhaits, car les enfants sont porteurs d’avenir. Il était très important de donner, peu importait le cadeau : une poignée de noisettes, une pomme, des friandises, quelques sous… Le cadeau fait en échange de leurs vœux était une garantie : on se mettait ainsi leurs souhaits de son côté. On assiste dans ces tournées à un échange de dons et de contre-dons entre adultes et enfants, où ce que l’on donne est aussi important que ce que l’on reçoit. Claude Lévi-Straus, et à sa suite Martyne Perrot, ont bien compris dans ce « potlatch » que l’enfant, être qui a encore un pied dans le monde non-civilisé, était un passeur vers le monde des ancêtres, le monde des morts[11]. Ces quêtes avaient une fonction véritablement magique qui apparaît également dans les malédictions proférées à l’encontre des personnes qui n’ouvraient pas leur porte. Les enfants dé-chantaient, c’est à dire qu’ils reprenaient leurs souhaits par des comptines peu engageantes et l’on disait que ces personnes s’attiraient une très mauvaise année[12].
Au moment du Carnaval, on retrouvait ces quêtes d’enfants déguisés et on leur donnait des œufs, des gaufres ou des crêpes. Le sens était le même qu’au moment de la Nouvelle Année.
Les baguettes écorcées, dont les enfants se munissaient autrefois ressemblent au bâton sculpté que les petits Roumains ont à la main encore aujourd’hui en faisant leurs tournées. Cet usage évoque une coutume voisine, encore attestée dans les années 1970 en Hongrie le jour des Saints-Innocents où les jeunes gens vont dans les maisons des jeunes filles avec des fouets pour les fustiger aux mollets (gentiment) et leur insuffler la fécondité. Cela rappelle les lanières de peau de bouc utilisés dans l’Antiquité par les Luperques lors de la fête romaine des Lupercales, le 15 février, en l’honneur de Faunus (le dieu Pan). Les Luperques, à demi-nus, visaient les femmes en particulier (Ovide, Fastes, 2, 446).
Cette générosité, dont l’origine est aussi lointaine que celle du mot « étrennes », se traduit dans les cadeaux apportés par le célèbre Père Noël (ou par saint Nicolas) : deux personnages très âgés venus de très loin, tant dans l’espace que dans le temps. Ce sont des cadeaux non remis de la main à la main, véritablement tombés du ciel par la cheminée. Ils ont longtemps été alimentaires comme ces pluies de noix, d’amandes, de gâteaux ou d’oranges jetés par les masqués des Carnavals, souvent remplacés depuis la fin du XIXe siècle par nos modernes confettis[13]. Cela peut être aussi des pluies de farine, de suie, de lie de vin, etc. qui sont toutes porte-bonheur, au même titre que les barbouillages.
3) Les grands repas
Les deux fêtes de Noël et du Carnaval sont l’occasion de tables bien garnies avec toujours le même principe : l’abondance promet l’abondance.
Dans le sens de repas de Noël, le mot « réveillon » date du XVIIIe siècle. En revanche le grand repas, fait la nuit ou le jour de Noël, ou la nuit de la Saint-Sylvestre, est, lui, très ancien. La veille du Nouvel An, on trouve déjà à Rome la tabula fortunata mentionnée au IVe siècle[14], où l’on devine le sens augural de ce repas qui porte chance. Le nombre des mets pouvait varier, de même que leur teneur. En Alsace, on disait qu’il fallait manger des produits de l’eau, de l’air et de la terre. Et, finalement, on retrouve cette même variété dans nos menus actuels : des huîtres, du foie gras, des volailles, par exemple ! En Pologne, il fallait servir des mets composés de tout ce que le domaine produisait.
Les desserts de Noël sont en général des gâteaux comportant de nombreux ingrédients, des épices et des fruits secs : le plum pudding anglais par exemple, ou le Christstollen allemand. Le gros souper, en Provence, s’accompagne des treize desserts. Le chiffre « treize » vient de l’ancienne habitude de servir une gros pain calendal entouré de douze plus petits sur les tables provençales. Ce chiffre a qualifié les desserts seulement dans les années 1920, mais leur variété était déjà présente : fruits secs (appelés les « Mendiants » en raison de leurs couleurs plus ou moins brunes que portent les moines des Ordres mendiants : amandes, noisettes, noix, pruneaux, dattes ou raisins secs…), fruits frais (pommes, melons…), fruits confits… ; des nougats blancs et noirs ; de la fouace (ou pompe), etc. On laissait ces desserts variés sur une table pendant la nuit pour les défunts, disait-on, comme une coutume semblable le veut encore maintenant en Pologne[15]. Cette abondance prometteuse que l’on trouve dans toutes les familles (qu’elles soient plus ou moins aisées) est sans aucun doute à rapprocher du cadeau de Noël.
De même au Carnaval, comme l’écrit l’ethnologue Claude Gaignebet, « manger, manger beaucoup, ne relève pas de l’hédonisme : c’est un rite »[16]. Les grands repas avec abondance de bouillons gras, de viande de porc, etc. sont moins prisés aujourd’hui : ils ont laissé la place aux pâtisseries mangées en nombre[17]. Les crêpes ou les gaufres, composées de lait, d’œufs et de farine, sont réalisées avec des ingrédients peu coûteux. Elles signifiaient l’arrivée du printemps, la montée de la lactation et le retour de la fécondité.
Conclusion
Le rapprochement des deux fêtes n’est pas du tout superflu. Peu importent les dates : ce sont des périodes de passage relativement voisines vers le retour des beaux jours. Les deux sont très complexes, car elles sont tournées vers l’homme, vers le monde qui l’entoure, et vers les marges du monde civilisé qui ne sont plus contrôlables. Mais elles ne se confondent pas et de nombreux aspects les distinguent. Nous ne pouvons pas les superposer, car les différences sont nombreuses : par exemple, le Carnaval a une dimension satirique propre à lui, et le rire y tient une grande place ; de même, le bruit et les sonnailles le caractérisent, ainsi que les sauts, les piétinements et la présence du souffle. Noël est davantage tourné vers la famille et la maison, tandis que le Carnaval est une fête extérieure collective. Mais on lit dans certains usages des deux fêtes les mêmes espoirs : celui de mener ici-bas une vie prospère et féconde, de recevoir une abondance gratuite et prometteuse, et celui de se concilier les forces obscures et inconnues de l’Au-delà.
De la même façon, nous pourrions établir des ressemblances entre Samain (devenu Halloween) et Noël : autour du feu et de la bûche, par exemple, de la présence des créatures surnaturelles qui hantent les vivants… Ainsi qu’entre Belteine (au moment du 1er mai) et la Saint-Jean au solstice d’été, avec leurs grands feux auxquels on se rendait comme à des sanctuaires la nuit tombée. Indépendamment du christianisme qui apporte une réponse eschatologique, ce qui est commun à toutes ces fêtes anciennes du calendrier, même à celles qui semblent le plus futiles, c’est l’interrogation grave et profonde sur le sens de la vie et la présence de la mort.
Nadine Cretin
- Jack Santino is Professor in the Department of Popular Culture at Bowling Green State University. He has published several books and scholarly articles on contemporary ritual and festival practices in the US, Northern Ireland, Spain, and France. He is Past President of the American Folklore Society, and former editor of the Journal of American Folklore. He has produced Emmy award-winning documentaries. He was the 2010-2011 Alexis de Tocqueville Distinguished Professor, Fulbright Chair, at the University of Paris IV-Sorbonne.
[1] Solstice vient du latin sol, soleil et sistere, se poser.
[2] Le Politique, 269 et suiv.
[3] L’expression est de Françoise Le Roux pour la période automnale autour de la fête de Samain (devenue « Halloween » depuis le IXe siècle).
[4] Apparition en Italie au XIIIe siècle : « carnevalo ». Rappelons que la date de Pâques est mobile (et donc celle du Carnaval) puisqu’en 325 au Concile de Nicée, elle a été fixée au dimanche qui suit la pleine lune venant après l’équinoxe de printemps, soit entre le 22 mars et le 25 avril.
[5] Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 81.
[6] Expression d’Yves-Marie Bercé, Fête et révolte, Hachette, « Pluriel », réed. 1994 (1976), p. 16.
[7] Cette distinction entre beaux et laids a été faite en particulier par
JG Frazer, Le Rameau d’or, « Le bouc émissaire », Bouquins, R Laffont,
1983 (1935), p. 567 et suiv. ; et par J C Baroja, Le Carnaval,
Gallimard, 1979, p. 197 et suiv.
[8] La paternité de ce poème anonyme est contestée.
[9] Symmaque († vers 402), Epist., X, 35.
[10] En France, l’aguilaneuf (ou aguilanneuf) était déjà mentionné au XIIe siècle (Danièle Alexandre-Bidon, « Folklore, fêtes et traditions populaires de Noël et du Premier de l’an. XIVe-XVIe s. », RAZO, Cahiers du Centre d’Études médiévales de Nice, 8, 1988, pp. 37-64). Les tournées des jeunes gens qui se croyaient tout permis en visitant les maisons étaient beaucoup moins bien acceptées et quelques scandales conduisirent même en justice.
[11] C. Lévi-Strauss, « Le Père Noël supplicié », Les Temps modernes, mars 1952, p. 1588 : « Mais qui peut personnifier les morts, dans une société de vivants, sinon tous ceux qui, d’une façon ou de l’autre, sont incomplètement incorporés au groupe ? » ; Martyne Perrot, sur les enfants passeurs, Ethnologie de Noël, Grasset, 2000, p. 149.
[12] Voir de Nicole Belmont, « Chanter et déchanter dans les chansons de quête », Ethnologie française, Paroles d’outrage, 3-1992, pp. 245-247.
[13] Les confettis sont nés dans les années 1892-1893 grâce à un ingénieur de Modane. Celui-ci eut l’idée de remplacer les dangereuses dragées de plâtre lancées au Carnaval de Nice par des rondelles découpées dans les déchets de papier utilisé dans l’élevage de vers à soie (confetto = dragée en italien). La perforatrice avait été inventée un peu plus tôt par un Allemand, Frederich Soennecken, en 1886.
[14] Françoise Monfrin, « La fête des Calendes de janvier, entre Noël et Epiphanie (la rencontre de deux calendriers) », La Nativité et le temps de Noël. Antiquité et Moyen Age, Publications de l’Univ. de Provence, 2003, p. 110.
[15] Maria Szupryczynska « La Veillée de Noël en Pologne : rites et traditions », La Nativité et le temps de Noël : XVIIe-XXe siècle, (R. Bertrand, dir), Université d’Aix-en-Provence, 2003, p. 240.
[16] Le Carnaval, Payot, 1974, p. 120.
[17] Sur les mets cérémoniels, voir Van Gennep (Arnold), Le folklore français, Tome I, vol 3, p. 936 et suiv., Ed. Robert Laffont, « Bouquins », 1998 (1948).