Depuis les années 1960, des changements importants marquent les fêtes rurales pour diverses raisons civilisationnelles. Comprendre ces évolutions permet de constater la « transitivité de la fête », apte à changer d’objet, comme l’a remarqué le sociologue François-André Isambert[1]. Sans disparaître, certaines manifestations ont pris un nouveau tournant.
De nouvelles façons de paraître
Depuis la montée de la civilisation des loisirs en constante augmentation, les citadins se sont mis à sortir de plus en plus souvent de leurs villes. La « campagne » devenait pour ces derniers une appellation prisée grâce au développement du tourisme, dû en grande partie à celui des transports, et à la mode grandissante des résidences secondaires dites « maisons de campagne ». Par la même occasion, cette campagne prenait un nouvel aspect et les manières se sont décontractées : les habits du dimanche ont changé et la notion de week-end s’est imposée.
Autre évolution importante, l’avènement de la télévision a bousculé la France entière, alors qu’en 1958, seulement 10% des foyers étaient équipés de téléviseurs. S’en est suivi l’abandon de nombreuses traditions locales et familiales, comme les veillées entre voisins, ainsi que, dans une volonté d’uniformisation, la perte d’accents du terroir. Progressivement, les météos télévisées se sont elles-mêmes adaptées aux loisirs, telles la météo des plages en été, ou celle des neiges en hiver.
Par ailleurs, dans les années 1970, avec le concile Vatican II (1962-1965) et, indépendamment, les événements de Mai 68 qui s’y sont amalgamés, on a pu constater une baisse frappante de la sacralité : les vocations ont nettement diminué et les églises se sont vidées de leurs paroissiens. Avec l’importante disparition de la messe dominicale, la teneur des dimanches a changé, tant dans les villes que dans les campagnes. Les processions des Rogations, lors des trois jours qui précèdent l’Ascension, et celles de la Fête-Dieu, dix jours après la Pentecôte, ont disparu en grande partie, comme à Chemillé après 1966. Toutefois, depuis une dizaine d’années, les choses bougent et l’on voit que les « cathos » ne se cachent plus : les médias diffusent le succès du pèlerinage de Chartres — celui de Notre-Dame de Chrétienté a réuni plus de 19 000 pèlerins à la Pentecôte 2025 —, ou le nombre croissant des baptêmes d’adultes lors de la vigile Pascale.
Mais les rites ont changé de signification, mettant à l’honneur, non plus le saint patron que toute commune possède, mais la localité et son territoire. Quand les processions se sont maintenues, comme lors des Ostensions limousines tous les sept ans, les défilés sont peu à peu devenus en grande partie historiques avec des costumes spectaculaires[2]. Lors des fêtes votives du Midi de la France, les processions continuent d’honorer le saint patron en sortant son buste dans les rues après la grand’messe, en compagnie du clergé, mais aussi de tambourinaires et d’Arlésiennes en costume. Lors des bravades provençales, à Saint-Tropez par exemple vers le 18 mai, les jeunes gens habillés en soldats défilent fièrement : on oublie qu’autrefois, ils jouaient un rôle important dans les fêtes en en surveillant l’ordre et la sécurité, de même qu’ils contrôlaient la morale en organisant des charivaris le soir sous les fenêtres d’un mari violent ou d’une femme volage. Jusqu’en 1996, groupant les jeunes gens par âge, la conscription était également un phénomène important.
Apparat et solennité
L’agriculture, qui connaît de gros problèmes d’ordre écologique ou économique, ne laisse plus le citadin indifférent : les agriculteurs ont une bien meilleure image de marque, tout comme la notion de « terroir », comme en témoigne chaque année le Salon de l’Agriculture à Paris. Dans ce domaine, organisées en été, les fêtes des moissons connaissent un succès certain. En raison de la mécanisation, elles ont totalement changé de but, car elles avaient lieu autrefois à la fin du travail pour remercier ceux qui y avaient participé autour d’un grand repas. Aujourd’hui, à une date fixée à l’avance contrairement à la fête des vendanges, elles deviennent spectacle avec mise en valeur des instruments anciens inspirant de la nostalgie pour un passé révolu.
Prises en charge parfois par les « unions commerciales », les fêtes villageoises se sont adaptées avec l’organisation de carnavals et de cavalcades spectaculaires (défilés de chars fleuris) qui n’ont pas forcément lieu en février, mais en mai ou juin, lors de mois plus cléments. De même, tout au long de l’année, les traditions s’alignent aujourd’hui sur un calendrier festif national : celles des œufs de Pâques en chocolat, du muguet du 1er Mai, de la fête de la Musique le 21 juin, ou des tournées d’Halloween le 31 octobre par exemple. Survit aussi un calendrier régional, comme, dans la nuit du 30 avril au 1erMai, la maïade en pays gascon avec la pose d’un mai, arbre en partie effeuillé et décoré. Dans diverses régions, on constate la reprise de feux de la Saint-Jean dans la nuit du 23 au 24 juin. Par ailleurs, en été, se produisent ici et là des sons et lumières qui mettent en valeur le patrimoine architectural d’une région et son histoire. Saluons ici l’exploit du Puy du Fou, en Vendée, qui a mérité en 2024 à Los Angeles d’être couronné meilleur parc de loisirs du monde.
Indissociables de la fête, sont aujourd’hui mis en valeur les produits locaux (vins, jambons, andouilles, ail, haricots…) : ainsi en Anjou, la célèbre confrérie des Fins Goûsiers, créée en 1952 pour la promotion des vins de la région. La tenue d’apparat des confrères contribue à rendre solennelle leur présence dans les défilés.
Toutefois, nous regrettons de constater l’abandon de traditions et de farces qui touchaient personnellement les habitants d’un village qui se connaissaient tous. Ainsi en était-il pour les quêtes des enfants qui avaient lieu à différentes occasions entre l’hiver et le printemps (Noël, Nouvel An, Mardi-Gras…). La tournée des enfants de chœur qui allaient de maison en maison quêter des œufs ou de la monnaie avait lieu au moment de Pâques. Les bandes s’observaient : il fallait bien respecter le territoire paroissial ! Comme lors de chaque quête, afin de s’assurer un avenir heureux, il était important pour le maître ou la maîtresse de maison d’ouvrir sa porte et d’écouter les vœux des enfants. Ne sont-ils pas dépositaires de l’avenir ? Si l’on ne leur donnait rien ou si l’on n’ouvrait pas, les enfants « déchantaient » (reprenant leur chant) en proférant quelque malédiction, ce qui prouve la valeur magique de ces tournées.
Dans la nuit du 1erMai, dans l’Ouest de la France, signalons en outre cette coutume qui touchait les jeunes filles à marier, encore dans la première moitié du XXe siècle. Les jeunes gens parcouraient le village en disposant sur les portes des demoiselles des bouquets de verdure : le choix du végétal ne se faisait pas au hasard. Du charme signifiait que la jeune fille était charmante ; des branches de houx ou de genêt qu’elle était maussade et pouvait piquer ; du cerisier, capable d’attirer les merles, qu’elle était frivole…
Somme toute, quelques dangers menacent les fêtes villageoises : les bonnes volontés ne veulent plus y consacrer trop de temps, le syndicalisme conteste la gratuité de l’emploi, l’obtention de subventions est difficile… mais, dans l’ensemble, les gens restent attachés à leur territoire qu’ils aiment mettre en valeur. Comment ne pas le comprendre !
Nadine Cretin
NB : Je tiens à remercier Marcel Humeau de l’Association du Patrimoine chemillois, venu courageusement à mon secours. En raison d’une chute le 4 juillet qui m’a valu une hospitalisation d’un mois, il m’a été impossible de venir faire la conférence : Marcel Humeau, qui m’avait adressé auparavant de nombreuses photos pour mon PowerPoint, a pu le commenter à ma place. Je le félicite ici avec reconnaissance.
[1] Le sens du sacré : fête et religion populaire, Éditions de Minuit, 1982.
[2] Françoise Lautman, « Les Ostensions du Limousin », Ethnologie Française, 4, 1983, p. 319-322.