Thanksgiving et la Saint-Martin

L’armistice du 11 novembre 1918 a occulté en France la Saint-Martin. Pourtant, c’était une fête populaire qui avait été fermement condamnée par l’Eglise à différentes reprises dès le VIe siècle, par le synode d’Auxerre[1]. Comme le Carnaval à la veille du Carême, c’était une occasion de réjouissances avant l’Avent, période de pénitence, avec « dégustation d’oies grasses et de vin nouveau », pour reprendre les mots de Claude Gaignebet[2].

Plus de dix siècles plus tard, en 1664, le chanoine Jean Deslyons, de Senlis, dans ses Discours ecclésiastiques, était encore choqué de voir que le vin de Saint-Martin était plus connu du peuple que la vie du saint[3].

Par ailleurs, on organisait dans les fermes des repas de la Saint- Martin à la mi-novembre avant les congés des domestiques. Ce repas avait lieu pour remercier le Ciel des produits de la terre à la fin de l’année de labeur : il ne faut pas le confondre avec les repas terminaux des moissons ou vendanges, ni avec les grands repas prometteurs de fin d’année.

Comme le disait le dicton :

« A la Saint-Martin,

Tue ton cochon et invite ton voisin. »

L’oie de la Saint-Martin se consomme encore dans différents pays d’Europe (en Suède, en Allemagne, en Suisse…).

C’était un repas d’action de grâce, dans un esprit très bien conservé en Amérique du Nord avec le repas de Thanksgiving que les Américains prennent en famille et avec des personnes isolées. Après la Saint-Martin, les ouvriers quittaient leurs maîtres et repartaient chez eux, souvent avec une oie. Cet oiseau de la Saint-Martin est à l’origine de la dinde de Thanksgiving, la volaille locale de ce repas du quatrième jeudi de novembre (du deuxième lundi d’octobre au Canada). On prête généralement son origine au premier repas institué par les pèlerins fondateurs, les « pilgrim fathers », un an après leur arrivée sur le Mayflower le 21 novembre 1620 à Plymouth (actuel État du Massachusetts). C’était une façon, pour ces Européens venus d’Angleterre et de Hollande, à la fois de fêter le repas de la Saint-Martin et de remercier les Indiens locaux [4] car cette première année avait été très difficile. Aux USA, Thanksgiving se répandit en novembre dans tout le pays après la Guerre d’Indépendance, et en 1863, le président Lincoln la plaça au quatrième jeudi de novembre, comme une véritable fête nationale[5]. Le jour est devenu férié en 1941 et le lendemain, « Black Friday », Vendredi Noir (Vendredi Fou au Canada), est une journée généralement chômée, où les magasins sont « noirs de monde ». Le menu de Thanksgiving est devenu quasiment invariable : dinde farcie, accompagnée d’une purée de patates douces, et de cranberry sauce (gelée d’airelles dites canneberges), puis tarte au potiron au dessert.


[1] Jean Gaudemet, Brigitte Basdevant, Les Canons des concciles mérovingiens (VIe-VIIe siècles), T. II, Cerf, 1989, p. 491.

[2] J.-L. Flandrin qui cite le P. J. Croisset, 1721, Un temps pour embrasser, éd. du Seuil, 1983, p. 184 ; Claude Gaignebet, Fêtes du monde. Europe, Ed. du Moniteur, 1980, p. 14.

[3] Chanoine Jean Deslyons, Discours ecclésiastiques contre le paganisme des roys de la fève et du roy-boit…, publié chez Guillaume Desprez, Paris, 1664, p. 20, 21.

[4] En particulier Samoset de la tribu des Abenaki, premier amérindien rencontré, et Squanto de la tribu des Patuxets, elle-même sous-tribu des indigènes Wampanoag (ou Massasoit, du nom de leur chef).

[5] http://french.france.usembassy.gov/a-z-thanksgiving.html