D’où vient la fête d’Halloween ?

Le Titre à la Une Junior (émission de podcast à BFM Radio avec Nathan Laporte, le 2 novembre 2024)

Attention ! non, les Celtes ne se déguisaient pas pour Samain. (Ce qui est dit par une Américaine au début de l’émission.)

Voici le lien vers l’épisode (12 minutes). https://www.bfmtv.com/podcasts/le-titre-a-la-une-junior/d-ou-vient-la-fete-d-halloween_EN-202411020083.html

« Les saints et la pluie. Des précipitations inquiétantes : les recours au Ciel pour enrayer ou appeler la pluie » (ENS, 11 juin 2024, Séminaire « Perception du climat »)

Les invocations au Ciel à propos des craintes du temps, de la pluie ou de la sécheresse, sont nombreuses dans le monde entier, comme vous avez pu vous en rendre compte récemment encore avec Françoise Cousin et Aline Hémond. Tout change selon les latitudes, mais les inquiétudes restent dans des populations autrefois en majorité paysannes, si dépendantes du climat pour le bien des récoltes ; et pourtant la pluie pouvait être reçue comme un don du ciel responsable de la fertilité de la terre, l’aspersion bienfaisante d’une eau claire et vive (opposée à l’immobilité de l’eau lourde et sombre, selon la distinction de Bachelard). En Europe, s’il n’y a pas de saison des pluies, les invocations sont nombreuses et commencent au printemps, surtout à partir du 23 avril, jour de la Saint-Georges, quand la végétation se confirme, et elles vont jusqu’aux récoltes de l’automne. En France en particulier, elles avaient lieu spécialement « entre les deux Croix », période de croissance et de maturation des plantes et des fruits : soit à partir du 3 mai, fête de l’Invention de la Sainte-Croix par sainte Hélène, jusqu’au 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix, date de sa vénération. Entre ces deux Croix, la pluie n’est pas souhaitée et celle de longue durée y est même redoutée.

Ce travail se divise en trois parties : aux prières chrétiennes des Rogations dont les origines sont lointaines, s’ajoutent des manifestations particulières selon les régions, et partout marquées de nombreux dictons plus ou moins connus.

  1. Les trois journées des Rogations

L’époque printanière représente un vrai danger pour les cultures et occasionne depuis longtemps des « prières d’intercession », demandes publiques pour obtenir la protection de la végétation contre les calamités, en l’occurrence pour chasser trop d’humidité ou au contraire lutter contre la sécheresse. Dans l’Antiquité, pour la purification des champs avant la maturation des céréales et leur protection, les Romains connaissaient diverses fêtes. Selon les Fastes d’Ovide(Livre IV consacré au mois d’avril), au Ier siècle de notre ère, ces craintes remontaient loin :

« Sous le règne du roi Numa, (deuxième roi après Romulus selon la légende, VIIIe siècle avant J.-C.), les travaux du laboureur restaient sans récompense ; ses vœux étaient déçus chaque année. Tantôt les aquilons glacés apportaient la sécheresse, tantôt de longues pluies changeaient la campagne en un vaste marais ; souvent le blé, dès sa première pousse, trompait l’espoir du laboureur. »

En conséquence, les Romains invoquaient des dieux appropriés pour préserver les vignobles, les jeunes blés et les fleurs, surtout celles des arbres fruitiers : les Vinalia le 23 avril dédiées à Jupiter, les Robigalia le 25 pour demander à la déesse de la rouille, l’antique Robigo, d’épargner les blés naissants, et les Ludi Florales (Jeux floraux) dédiés entre autres à la déesse Flore, du 28 avril au 2 mai. Par ailleurs, les frères Arvales, douze prêtres issus de grandes familles sénatoriales, honoraient en mai la déesse Dea Dia, par une fête de trois jours, les Ambarvalia. Connues en particulier après leur restauration par Octavien entre 34 et 28, elles étaient marquées par des processions autour des champs cultivés, avec sacrifices d’animaux (une génisse, ou une laie pleine, ou une brebis). On faisait faire à la victime trois tours autour des terres cultivables de Rome, pour encourager la fertilité et dans un but à la fois purificatoire et protecteur[1].

Le christianisme s’est inspiré de ces coutumes. Les Rogations (du latin Rogatio, prière de demande) furent instituées entre 460 et 470 par saint Mamert, évêque de Vienne dans le Dauphiné à la suite de calamités dans son diocèse. Leur but était d’obtenir la bénédiction de Dieu sur les biens de la terre. Le Concile d’Orléans en 511 généralisa l’usage des Rogations en Gaule, et Rome les reçut plus tard à la fin du VIIIe siècle.

Les Rogations étaient également appelées « Litanies mineures », s’opposant ainsi aux « Litanies majeures », invariablement fêtées le 25 avril, à la Saint-Marc. Tout en cheminant dans les campagnes, le clergé et les fidèles imploraient le Ciel d’épargner les cultures des catastrophes naturelles : orages, grêle, pluies incessantes, inondations, sécheresse, gelées tardives… sous la forme d’une prière comportant une longue suite d’invocations au Christ, à la Vierge et aux saints. D’où ce nom de « litanies », où toutes les invocations sont suivies d’une formule brève, récitée ou chantée.

Selon la météorologie populaire, saint Mamert, fêté le 11 mai, est par ailleurs devenu un « saint de glace », au même titre que les saints Pancrace et Servais (fêtés les 12 et 13 mai) voisins dans le calendrier, tous trois surnommés dans les dictons « grêleurs » « gasteurs » ou « ravageurs ». Ils étaient parfois surnommés également « cavaliers » ou « chevaliers », car leur arrivée pouvait être comparée à une invasion piétinant tout sur son passage.

Célébrées à la veille du jeudi de l’Ascension, les Rogations participent à la fois des processions circum-ambulatoires autour de la paroisse et des processions-pèlerinages à un lieu sacré : sanctuaire d’une Vierge vénérée localement ou d’un saint protecteur.

Selon l’historien Roger Devos (♱ 1995), spécialiste de la Savoie, les Rogations réalisent

« un quadrillage du terroir, en partant de l’église, le point central de sacralité, dans la direction des points cardinaux, et en s’appuyant sur les lieux sacrés, chapelles, oratoires, croix, qui jalonnent le parcours. (…) Sur le trajet, les paroissiens ornent de fleurs les croix et les oratoires, confectionnent des petits reposoirs où le curé s’arrête pour bénir de l’eau, (…) et recevoir des œufs en récompense… »[2].

Pendant ces trois jours considérés comme pénitentiels – le lundi pour les fenaisons, le mardi pour les moissons et le mercredi pour les vendanges – il était d’usage de jeûner[3].

Au bas Moyen Age, quand elles étaient urbaines, les processions s’accompagnaient de l’effigie d’un dragon processionnel en osier, dont la queue, enflée, dressée et menaçante les deux premiers jours, était abaissée et vaincue le mercredi[4]. L’animal symbolisait ainsi la nature domestiquée.

Les victoires légendaires sur le dragon sont antérieures au christianisme. Dans la mythologie grecque, on peut citer par exemple le combat de Persée contre le dragon qui retenait Andromède, ou celui d’Apollon contre le serpent Python. Pour les peuples d’origine indo-européenne, le dragon était couramment associé aux eaux. Ainsi, la présence d’un dragon ou d’une bête monstrueuse (le « monstre processionnel », selon les mots d’Arnold Van Gennep, (folkloriste ♱ 1957[5]), dominée par un saint patron (et non tuée) était classique dans les villes traversées par un fleuve et sujettes aux inondations (Rouen, Poitiers, Metz, Tarascon par exemple).

A propos des processions, rappelons qu’autrefois on les multipliait volontiers toute l’année mais là, ce n’était pas que pour la protection des cultures. Ainsi, à Sallanches (Haute-Savoie actuelle), il en existait plus de 330 par an au XVIIIe siècle[6].

Les Rogations ont pour beaucoup disparu, en particulier à la suite du Concile de Vatican II dans les années 1960. Pourtant, on constate actuellement un léger renouveau, comme le note le site internet de l’Église catholique :

« Depuis l’après-Guerre, avec la mécanisation de l’agriculture (qui faisait ses miracles toute seule !) et l’exode rural qui a largement appauvri les paroisses de campagne, la prière des « rogations » avait disparu, parfois vue comme une superstition (« peut-on vraiment prier pour demander la pluie ? »). Mais voilà qu’un peu partout en France, en Bretagne, en Bourgogne, en Languedoc, en Alsace, depuis quelques années, la pratique des Rogations, timidement mais sûrement, refait surface. »

En effet, dès 1969, mission avait été donnée aux conférences épiscopales de chaque pays d’en organiser le déroulement en fonction des besoins. En France actuellement, lorsque des évêques, des curés de paroisses rurales ou des communautés proposent à nouveau des Rogations, il s’agit souvent d’une messe suivie d’une procession, et les « trois jours » d’autrefois sont répartis sur trois lieux différents d’une même paroisse[7].

  • Manifestations particulières

Indépendamment des Rogations, des prières publiques, qui peuvent être très ferventes, sont adressées à des saints divers. Comme l’écrit Olivier de Marliavel, écrivain contemporain né dans le Gers à propos du Sud-Ouest, la première forme de christianisation fut l’attribution du jaillissement de la source elle-même à un saint de passage ou martyrisé.

Ces invocations peuvent avoir lieu épisodiquement, face à un événement météorologique « hostile », comme nous l’avons vu récemment à Perpignan le 14 octobre 2023, et plus près de nous le 10 mars dernier. Y avaient été organisées de nouvelles processions religieuses invoquant saint Galdric (ou Gaudérique), fêté le 16 octobre, cultivateur du Lauraguais mort vers 900, devenu le saint patron des agriculteurs catalans. Selon une croyance de plus de 1000 ans, et pour la première fois depuis la Révolution, on y a imploré le retour de la pluie avec la sortie du buste reliquaire du saint, dans un département où l’eau devient de plus en plus rare depuis 2020. On promena la statue de saint Gaudérique de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste jusqu’à la Têt (fleuve côtier qui passe là) ; les porteurs du buste (en bottes) ont fait quelques tours les pieds dans l’eau. Si en octobre 2023, il s’était mis à pleuvoir le soir même, l’épisode pluvieux attendu le 10 mars 2024 a eu lieu un plus tard en avril : il est tombé en deux jours l’équivalent d’un mois de pluie (jusqu’à 120 mm) sur la plaine du Roussillon, pas assez cependant pour alimenter les nappes phréatiques, dit-on[8].

Autre demande particulière contemporaine, on offre des œufs (ou de l’argent) à un couvent de clarisses pour obtenir de sainte Claire le beau temps le jour d’un mariage, selon l’adage : « Sainte Claire, donnez-nous un temps clair ! ». Ainsi à Paris, encore en 2008, 280 couples parisiens sont venus confier le temps du jour au bon soin des clarisses de la Villa de Saxe (7e), selon Le Parisien du 3 février 2009 [9].

Choisis pour leur nom (comme sainte Claire) ou, plus souvent, pour la date de leur fête, les saints de pluie sont donc divers et nombreux :

saint Urbain (25 mai), sainte Pétronille (31 mai) :« S’il pleut à la Sainte-Pétronille / Le blé diminue jusqu’à la faucille. »,

saint Médard (8 juin), saint Gervais (19 juin), saint Pierre (29 juin), saint Calais (1er juillet), « Pluie que saint Calais amène / Durera au moins six semaines »

et d’autres encore jusqu’à la Sainte-Anne, le 26 juillet.

L’un des plus connus est saint Médard, évêque de Noyon en Picardie au VIe siècle, dont la fête le 8 juin est censée marquer le début d’une longue période de pluies désastreuses pour les récoltes : « S’il pleut à la Saint-Médard, / il pleuvra quarante jours plus tard ! / Mais la Saint-Barnabé peut tout rattraper. » (ou : « sauf si saint Barnabé lui coupe l’herbe sous le pied »)

La Saint-Barnabé (♱ vers 61 près de Salamine) était un disciple de saint Paul, fêté le… 11 juin !

En cas d’intempérie (trop de pluie ou au contraire pas assez), dans le but de faire changer le temps, on baignait la statue d’un saint local dans une rivière ou dans une fontaine : on la « mouillait ». Rappelons ici l’observation d’Alphonse Dupront : « Quel que soit (…) le signe du saint, tombeau, reliques, statue plus ou moins stéréotypée, plus ou moins bien identifiée aussi, dans la psychologie de la religiosité populaire, le saint est présence vivante. En chair et en os, pourrait-on dire »[10].

Dans de nombreuses régions de France, on trouve des fontaines sacrées, vouées généralement au saint vénéré dans le sanctuaire proche, et les vertus de leurs eaux sont célèbres pour leur qualité de « guérisseuses » ou de « miraculeuses ». Il y a sur l’ensemble de la France environ 2000 fontaines guérisseuses christianisées actuellement, « en service »[11]. Alors que leurs fonctions pouvaient être limitées à des maux spéciaux – on venait parfois de loin pour guérir de maladies des yeux, de peau, de fièvres, pour les enfants tardant à marcher, pour le lait des nourrices… –, elles jouaient également pour la plupart un rôle local important pour les cultures. Lors de la fête patronale, on y venait en procession : on en buvait, on y jetait des pièces de monnaie en offrande, et, à des moments divers, on les visitait en cas d’intempéries. Selon Wace, poète anglo-normand du XIIe siècle, pour avoir de la pluie, on y puisait un peu d’eau pour en arroser la margelle comme à la fontaine bretonne de Barenton[12].

L’utilisation de telles fontaines remontait loin. Avant même la colonisation romaine, des milliers de points d’eau étaient déjà l’objet de vénération. Dans l’introduction du premier volume de son livre, Le florilège de l’eau en Berry, l’abbé Jean-Louis Desplaces cite des silex taillés ou des monnaies gauloises qui l’attestent[13].     De même, on a retrouvé dans leur voisinage diverses pièces de monnaies ou des statuettes de l’époque gallo-romaine : par exemple, à Senantes (Eure-et-Loir), près de la source Sainte-Geneviève[14].

Mouiller la statue d’un saint, rendu responsable du temps, en l’arrosant (ou en en aspergeant le prêtre !), était une punition officielle. On trempait aussi le bâton de la Croix processionnelle jusqu’au tiers. A la Fontaine Saint-Vincent de Néons-sur-Creuse, par exemple, le prêtre venait en procession en période de sécheresse plonger sa croix : l’abbé Desplaces cite l’abbé Keller, curé vers 39-45, dernier à avoir fait la procession[15].

Existaient également d’autres sanctions : tourner l’effigie du saint vers le mur ou la fouetter avec des orties. A Auzon (Haute-Loire), la statue de saint Verny, patron en Auvergne des vendanges, était tournée vers le mur pendant plusieurs mois, quand la récolte avait été gâchée par le mauvais temps. Verny est la déformation du nom de saint Garnier (ou Werner) fêté le 19 avril, d’origine alsacienne qui a vécu au XIIIe siècle. Si les dégâts étaient importants, on lui retirait de plus la bordure de son chapeau qui devenait alors une simple calotte. Humiliant !

La magie imitative est fréquemment utilisée pour faire pleuvoir : à commencer par les aspersions d’eau bénite sur les fidèles lors des processions. Selon Arnold Van Gennep, l’eau bénite était toujours regardée « comme un bouclier excellent contre les démons de toute sorte »[16]. Dans les traditions populaires, l’aspersion est toujours porte-bonheur, comme celle de confettis au moment du Carnaval, de riz aux jeunes mariés à la sortie de l’église pour la fécondité (et la pluie elle-même y est bien vue « Mariage pluvieux ! Mariage heureux ! »), ou de bonbons dans les défilés de Saint-Nicolas en Lorraine le soir du 5 décembre. C’est le cadeau qui, comme une pluie, tombe du Ciel.

  • Les dictons 

Répandus depuis le XVIe siècle dans les almanachs, grâce à l’invention de l’imprimerie, mais déjà connus de la sagesse paysanne, les dictons sur la pluie sont nombreux. Trop de pluie pouvait conduire à la famine.

« Pluie de juin / Détruit vin et grain. »

Pourtant le paysan doit s’attendre à du temps pluvieux entre juin et juillet. Paul Canestrier (folkloriste niçois ♱ 1956) écrivait qu’en Provence, la pluie est attendue surtout l’été « quand le soleil implacable brûle la terre. Si ces périodes passent sans une ondée, si la sécheresse se prolonge, le paysan invoque les saints patrons de la paroisse »[17]. « La pluie n’est pas un phénomène fréquent dans les Alpes-Maritimes, mais quand il en tombe ce sont des averses, dont on ne se fait pas une idée dans les pays froids où il pleut très souvent. Mais rien n’est plus commun que la grêle dans les montagnes. Tandis que le ciel du rivage maritime est serein, les nuées poussées rapidement par les vents de mer vont s’accumuler contre les rochers. Alors, tout à coup, le tonnerre gronde, la foudre éclate, la grêle tombe, les rameaux des arbres sont coupés net par des grêlons de la grosseur d’une noix. Le laboureur n’a jamais l’assurance de jouir du fruit de ses travaux »[18]

Canestrier cite un choix de saints de pluie fêtés entre les deux Croix : sainte Hélène, fêtée le 3 mai, mère de Constantin aux IIIe-IVe siècles, implorée depuis le XIIe siècle à Contes (commune des Alpes-Maritimes), dans l’ancienne église de Selos. Les paroissiens se munissaient de parapluies en s’y rendant, tant ils avaient confiance en son intercession[19]. Saint Hospice fêté le 21 mai, ermite local du VIe siècle, était invoqué à Villefranche, Beaulieu et Saint-Jean. 

Saint Pancrace, martyr romain au début du IVe siècle, fêté le 12 mai, protecteur des oliviers, accordait aussi la pluie à Lantosque.

Saint Véran, bien que fêté le 13 novembre, est invoqué par temps de sécheresse à Utelle (au confluent du Var et de la Vésubie). Originaire du Gévaudan et devenu évêque de Cavaillon à la fin du VIe siècle, saint Véran a une personnalité liée à l’eau : on l’a même dit originaire de Fontaine de Vaucluse. Dans le pays de Cavaillon, il passe pour avoir été vainqueur d’un dragon, le « Coulobre », qu’il lia d’une chaîne de fer.

En Savoie, sont invoqués pour obtenir la pluie ou le beau temps : saint Concord, primat d’Irlande fêté le 4 juin, mort en 1176 au retour d’un pèlerinage à Rome au prieuré de Lémenc près de Chambéry ; saint Landry, évêque de Paris au VIIe siècle, fêté le 10 juin, invoqué à Lanslevillard ; sainte Anne (fêtée le 26 juillet) invoquée spécialement au col des Aravis pour demander la pluie par les paroissiens de La Clusaz[20].

Dans les Pyrénées orientales catalanes, on priait la statue de saint Blaise fêté le 3 février, dans une niche à Gesa (Val d’Aran). Cette statue était plongée dans le torrent proche durant les périodes de sécheresse[21].

En Bretagne, dans les Côtes d’Armor et une partie du Finistère, pour deviner le temps, on regardait l’allure du Ménez-Bré, point culminant du Trégorrois (322 mètres), surmonté d’une chapelle dédiée à saint Hervé, est considéré comme un avertisseur. « Si tu vois le Ménez-Bré loin de toi, c’est signe de beau temps. S’il te semble proche, c’est de la pluie. »[22] Les dictons bretons concernant la pluie – en langue bretonne ou non – sont très nombreux (Daniel Giraudon, écrivain local, en relève, en 2007, 63 pour un an[23]). Celui de Saint-Médard (« grand pissard ») est décliné cinq fois. Citons cette version : « S’il pleut à la Saint-Médard / La récolte est perdue de quart. / S’il pleut à la Saint-Barnabé / Elle est perdue d’moitié. »

La Bretagne connaît aussi de longues périodes de sécheresse, contrairement à ce qu’on pense généralement.

Conclusion

Ce travail est loin d’être exhaustif. On voit que, dans tous les recours, la magie et la religion se mêlent d’une manière inextricable, pour reprendre le qualificatif d’Arnold Van Gennep[24]. L’Église, qui connaît les dictons comme tout un chacun, n’en tient pas compte, car pour elle c’est une superstition. Rappelons à ce sujet que, selon l’historien Jean-Claude Schmitt qui écrit toujours « superstition » entre guillemets, le mot qui dérive du verbe « super-stare » (= être au-dessus de) renvoyait donc au départ à la simple condition de témoin, dans le vocabulaire indo-européen. Le mot a pris une signification religieuse et défavorable d’une survivance du paganisme, dès l’époque romaine avec Cicéron, puis à l’époque mérovingienne avec Isidore de Séville dans ses Etymologies et surtout avec les Pères de l’Église[25].

Pourtant, il paraissait normal aux fidèles de vouloir renforcer l’efficacité des cérémonies et des prières de l’Église par des pratiques complémentaires toutes jugées superstitieuses, qu’elles soient magiques, agraires ou cosmiques. En particulier à la suite du Concile de Trente, à partir du XVIIe siècle, se sont multipliées les condamnations dans les statuts synodaux, mandements épiscopaux, rituels diocésains et autres procès-verbaux de visites pastorales. Comme le remarquait François Lebrun, « Le Traité des superstitions, publié à partir de 1679, par Jean-Baptiste Thiers, curé du diocèse de Chartres, se situe hardiment et sans complexes, dans cette même perspective d’assainissement »[26].

La « religion » est moins présente aujourd’hui, et on ne sait plus nécessairement à quel saint se vouer. Pourtant, en agriculture, on reste fidèle aux traditions, même si l’intérêt pour les cultures n’est plus le même et s’il y a moins de craintes. Par exemple, la Saint-Vincent (le 22 janvier) est toujours importante pour les vignerons, et en Bourgogne, la statue du saint est promenée dans les vignes à cette occasion.

Le regard sur la météo a beaucoup changé depuis la seconde moitié du XXe siècle. Maintenant on la considère beaucoup plus en fonction des loisirs, du week-end, des vacances… Mais, quoi qu’il en soit, comme le dit un dicton breton valable dans toutes les régions : « De quelque côté que vienne le vent / Quand il fait de la pluie, elle mouille toujours. »[27]

Nadine Cretin

  • Alpes :

« Nuages rouges le matin font tourner la roue des moulins » (car ils annoncent la pluie)

On dit à Morzine : « Quand les nuages vont sur Abondance (poussés par un vent du Sud-Ouest qui apporte la pluie), prends ta femme et va à la danse. »

En Tarentaise : « L’âme du brouillard (la brume) monte, il va bientôt pleuvoir. ».

« Année de foin (pluvieuse), année de rien. »[28]

  • Bretagne

On redoute aussi le temps, quand l’hirondelle vole trop bas.

Surnoms péjoratifs :

La lavée, la kâka (ou cacade) en Basse-Savoie : cf. une « grande diarrhée » (Bas-Chablais)

La pluie, vue positivement :

En Savoie :

« Avril mouillé fait mai feuillé. » (Savoie)

« Si le jour de la Saint-Antoine (13 juin) les bœufs se mouillent la botte (s’il pleut), les hommes se mouilleront la bouche (car ce sera une année de vin). »

Les poètes l’ont associée à la mélancolie.

L’exemple le plus célèbre d’un saint qui permet la christianisation d’une source dans les Pyrénées est celui de sainte Quitterie. »[29] Cette dernière est fêtée le 22 mai.

Les monticules étaient parlants : bien dégagés, ils promettaient de l’eau, mais perdus dans la brume, ils rassuraient les touristes[30]. De la même façon, sur toute la côte bretonne, les écueils délivrent leur bulletin météorologique : par exemple « La côte est proche, il va pleuvoir ». A Goulien, on aime plaisanter sur ce genre de prévision : « Si l’on voit l’île de Sein, c’est signe de pluie ; si on ne la voit pas, c’est signe qu’il pleut. » On connaît à ce propos, le célèbre dicton de Tristan Bernard (♱ 1947), en Normandie cette fois : « Quand de Deauville on voit Le Havre, c’est qu’il va pleuvoir. Quand on ne le voit pas, c’est qu’il pleut déjà. »


[1] Voir les travaux de John Scheid, et en particulier. Dictionnaire de Trévoux, « Ambarvales », T. I, p. 271, 1771.

[2] Roger Devos, Vie et traditions populaires savoyardes, Horvath, 1991, p. 97 

[3] J. Gaudemet, B. Basdevant, Les canons des conciles mérovingiens – VIe-VIIe siècles, Le concile d’Orléans (511), Canon 27, p. 87.

[4] Voir les notes de Gérard Collomb dans La Légende dorée, édition publiée sous la direction d’Alain Boureau, Gallimard, coll. Pléiade, 2004, p. 1233.

[5] A. Van Gennep, Le Folklore français, IIe tome, Rééd. Robert Laffont, 1999 (1949), p. 1381.

[6] Roger Devos, Vie et traditions populaires savoyardes, Horvath, 1991, p. 101.

[7] https://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/la-celebration-de-la-foi/les-grandes-fetes-chretiennes/lascension-du-christ/499355-le-retour-des-rogations/

[8] L’Indépendant, 1er mai 2024.

[9] Les religieuses sont parties l’année suivante pour Senlis.

[10] A. Dupront, « La religion populaire dans l’histoire de l’Europe occidentale », Revue d’histoire de l’Église de France, tome 64, n°173, 1978, p. 195.

[11] Olivier de Marliave, Sources et saints guérisseurs des Landes de Gascogne, L’Horizon chimérique éditions, 1992, p. 12.

[12] Daniel Giraudon, Traditions populaires de Bretagne, « Du soleil aux étoiles », Coop Breizh,2007, p. 147.

[13] P. XI. Auto-édition, 1980. L’auteur cite (p. XXIII) Aimé Rudel, Sources merveilleuses d’Auvergne et du Bourbonnais, Clermont-Ferrand, 1974, qui énumère les fontaines du Centre de la France déjà vénérées avant le Christianisme.

[14] Souvenirs de l’auteur.

[15] J.-L. Desplaces, Le florilège de l’eau en Berry, 2e volume, auto-édition, 1981, p. 47.

[16] Le folklore français, p. 1758

[17] Paul Canestrier, Fête populaire et tradition religieuse en Pays Niçois, Serre Éditeur, 1986 (1948), p. 145, 146.

[18] S’inspirant d’un écrivain du XIXe siècle, Fodéré, Voyage aux Alpes Maritimes, vol. 2, 1822.

[19] Paul Canestrier, Fête populaire et tradition religieuse en Pays Niçois, Serre Éditeur, 1986, p. 146.

[20] Roger Devos, op. cit., p. 113, p. 120.

[21] Olivier de Marliave, Trésor de la mythologie pyrénéenne, Editions Sud-Ouest, 2005, p. 92 .

[22] Daniel Giraudon, op. cit., p. 121.

[23] Daniel Giraudon op. cit., p 129-137.

[24] A. Van Gennep, Le Folklore français (II), p.1757.

[25] J.-C. Schmitt, « Les fondements latins et patristiques de la notion de superstitio », Histoire de la France religieuse, dir. J. Le Goff et R. Rémond, T. I, Seuil, 1988, p. 427 et suiv.

[26] F. Lebrun, « Le Traité des superstitions de Jean-Baptiste Thiers, contribution à l’ethnographie de la France du XVIIe siècle », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, Année 1976, 83-3, p. 443, 444.

[27] Daniel Giraudon, Traditions populaires de Bretagne, « Du soleil aux étoiles », Coop Breizh,2007, p. 140.

[28] Proverbes et dictons de Savoie, rassemblés et commentés par Paul Guichonnet, Rivages, 1986, p. 110, 111.

[29] Olivier de Marliave, op. cit., p. 148.

[30] Daniel Giraudon, idem. p. 120.

Le 6e : un arrondissement de Paris où vivent les traditions de Noël (Société historique du 6e)

noel-6eme-cretin-400

14 12 2023 Conférence à la Mairie du 6e :

Nadine Cretin, historienne spécialisée en anthropologie religieuse, membre de la société d’ethnologie française

Décembre…

Les nuits progressent, le froid s’installe et les arbres se dépouillent de leurs feuilles à l’approche du solstice d’hiver, dans l’hémisphère nord. Dans le VIe arrondissement de Paris comme dans tout l’Occident, les inquiétudes qui s’ensuivent vont être conjurées par les traditions de Noël, la chaleur des rassemblements familiaux et l’enchantement retrouvé de l’enfance.

Lumières, verdure, générosité rassurent. Ce temps hors du temps promet l’abondance pour la nouvelle année qui s’annonce. Noël est une fête à la dimension intemporelle.

Saint-Jean, 24 juin

Saint Jean-Baptiste, fêté le 24 juin, est distinct de saint Jean l’Evangéliste, l’apôtre aimé du Christ, fêté le 27 décembre. À la suite de Claude Gaignebet, nous notons que, dans le calendrier, les deux Jean sont aux deux solstices (d’été et d’hiver), aux deux « portes » de l’année, comme le veut le latin Janua (la porte).

Fils de Zacharie et d’Elisabeth, Jean-Baptiste est cousin du Christ. Avec le Christ et la Vierge, il est le seul saint dont on fête la Nativité : on fête un saint normalement à la date de sa mort, jour de sa « naissance au Ciel », son natalis. Jean-Baptiste est également fêté le 29 août, date de sa décollation.

Dernier des prophètes, qui fait le lien entre l’Ancien Testament et le Nouveau, il annonça le Messie ce qui lui valut le surnom de « Précurseur », et le désigna comme « Agneau de Dieu ». Il baptisa le Christ à l’âge adulte dans le Jourdain, alors qu’il vivait en ermite dans le désert de Judée : l’Evangile de saint Matthieu (3, 4) le décrit couvert d’un vêtement fait de poils de chameau avec un pagne de peau autour des reins, se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage. Cela lui vaut le patronage des ermites et des bergers, et de rester ainsi proche des populations rurales, mais également celui des corroyeurs, ceinturiers et peaussiers, populations citadines. L’année suivant le Baptême, il fut emprisonné par Hérode (fils d’Hérode le Grand) pour avoir censuré le mariage de ce dernier avec sa nièce Hérodiade après avoir répudié son épouse, et il mourut décapité pour un caprice de Salomé, fille d’Hérodiade, qui demanda sa tête sur un plateau[1]. A cause de son emprisonnement et de sa décapitation, il est l’un des patrons des prisonniers et des condamnés à mort. Comme tout martyr décapité, c’est un saint guérisseur invoqué pour tous les genres de maux de tête, des migraines à l’épilepsie (appelée « le mal Saint-Jean »).

C’est également lui qui a prédit en parlant du Christ, Lumière du monde : « Il faut que lui grandisse et que moi, je diminue » (Jean, 3, 30), assertion que l’on ne manque pas de mettre en parallèle avec la course déclinante qu’entame le soleil à cette époque du solstice d’été.

Les feux de la Saint-Jean

La Saint-Jean donnait lieu à des traditions très aimées : celle des feux de joie.

En rapport avec la date, ces feux étaient l’une des manifestations calendaires qui permettaient à l’homme de se rassurer. Comme la fête de Noël est marquée par un feu domestique dans la cheminée au solstice d’hiver (au moment où les jours sont les plus courts), la nuit de la Saint-Jean est marquée généralement par des feux de joie, en plein air cette fois, méritant son surnom de « Noël d’été »[2].

Les Celtes connaissaient de grands feux dans la nuit de Belteine[3] (littéralement « feu de Bel[4] »), fête de la lumière qui célébrait le retour de la saison claire début mai, par opposition à Samain, qui célébrait le retour de la saison sombre début novembre (devenue Halloween). Lors de ces nuits spéciales, le monde divin se confondait avec celui des hommes : les esprits surnaturels, bons ou mauvais (sorcières et fées), étaient donc censés revenir sur terre, et les grands feux avaient pour but de purifier la nature environnante. On se rendait auprès de ces bûchers comme à de véritables sanctuaires. De la même façon, dans une grande partie de la France et même d’Europe, l’on dressait, pour le solstice d’été, les feux de la Saint-Jean le soir du 23 juin qui avaient également le but de purifier l’air, la végétation, les eaux (courantes ou non), le bétail, la population. La nature s’imprégnait de la fumée curative des bûchers. Jean Beleth, chanoine d’Amiens au XIIe siècle, puis à sa suite l’évêque de Mende Guillaume Durand au XIIIe siècle[5], ont souligné le but purificatoire de ces feux, dans lesquels on jetait des os d’animaux morts pour densifier la fumée, en particulier contre les dragons réputés infester l’air, les eaux et la terre pendant l’été.

Ces feux pouvaient aussi bien être dressés pour la Saint-Pierre le 29 juin, ou la Saint-Thibault (ou Thiébaut) le 1er juillet. Tous les habitants donnaient du bois, des vieux meubles, des sabots usés… aux jeunes gens qui dressaient le feu et qui passaient de maison en maison pour leur collecte.

Nous avons oublié aujourd’hui la fonction grave de ces feux, mais encore au début du XXe siècle, Anatole Le Braz soulignait que pour les Bretons l’Anaon, peuple des âmes en peine, était censé se réunir cette nuit-là : les femmes âgées disposaient des pierres dans les cendres fumantes pour leur permettre de venir s’asseoir et s’y réchauffer jusqu’au matin[6]. La coutume, aujourd’hui disparue, du chaudron sonore qu’on faisait « chanter » alors que le feu s’éteignait, était répandue dans l’Ouest de la France, en Bretagne, en Anjou, en Poitou et en Vendée. Ces « chants » plaintifs étaient destinés, croyait-on, à appeler les morts. Claude Lévi-Strauss rapproche ces chaudrons des « instruments des ténèbres », tout comme les crécelles que les enfants agitaient avant Pâques pour annoncer les offices à l’église et remplacer les cloches[7].

Ces feux avaient une importante fonction sociale. Les gens dansaient alentour, et présentaient le bétail qu’ils approchaient des flammes pour le fumer, ou qu’ils faisaient passer entre deux feux. Quand les flammes étaient moins hautes, les jeunes gens sautaient par-dessus : plus ils sautaient haut, plus les cultures seraient prometteuses. Se déclarant publiquement, les nouveaux amoureux, main dans la main, sautaient pour bénéficier de leur fonction fécondante. Ensuite, chacun emportait chez soi des tisons qu’on gardait précieusement pendant un an et qu’on jetait par petits morceaux dans la cheminée par temps d’orage ; le lendemain, certains venaient ramasser des cendres qu’ils jetaient dans les champs pour se ménager de bonnes récoltes.

Selon une coutume voisine, attestée encore au milieu du XXe siècle en Moselle, une roue enflammée dévalait un champ en pente pour finir dans la rivière en contre-bas. Cette coutume est déjà relatée par Grégoire de Tours au VIe siècle. Saint Vincent d’Agen, fêté le 9 juin, fut martyrisé au IIIe ou IVe siècle pour avoir voulu convertir des païens qui se rassemblaient pour assister à la descente d’une roue enflammée qui dévalait la pente de la colline jusqu’au ruisseau[8]. On donnait une double interprétation à cette roue : c’était avant tout un symbole solaire en mouvement, mais elle jouait aussi un rôle agraire en fécondant la terre.

L’emplacement des bûchers

On faisait plutôt les feux sur les hauteurs pour être vus de loin. Les jeunes filles du Dauphiné et de basse Bretagne devaient se rendre auprès de neuf feux d’affilée et faire une farandole autour de chaque bûcher pour trouver à se marier dans l’année[9].

La Saint-Jean occasionnait parfois de grandes foires, importantes à la campagne pour les « louées » : jusqu’au milieu du XXe siècle, on venait y embaucher des domestiques, des ouvriers agricoles et des moissonneurs. C’était par ailleurs une date butoir pour les baux ruraux, comme la Saint-Michel, la Toussaint et la Saint-Martin.

Les herbes de la Saint-Jean

A jeun, avant le lever du soleil ou à midi pile, on (surtout les femmes) cueillait les « herbes », neuf par neuf, en général de simples plantes faciles à trouver sur les bords des chemins. Les espèces variaient suivant les régions : armoise, millepertuis, verveine, marguerite, sauge, lierre terrestre, iris ou glaïeul des marais, camomille, fougère mâle, fleur de sureau… On faisait de ces « herbes » guérisseuses des décoctions ou des fumigations, en cas de maladie, pour le lavage des yeux et le teint.  On les gardait également toute l’année en bouquets (qui avaient été parfois présentés à neuf reprises au-dessus des flammes) ou en couronnes tressées que l’on posait au-dessus d’une armoire ou que l’on accrochait à une poutre de la maison ou d’une grange.

La tradition de la cueillette des herbes était déjà attestée au Xe siècle dans un sermon d’Atton, évêque de Verceil dans le Piémont, qui s’indignait contre la « vénération religieuse » accordée à cette croyance[10]. Celle-ci n’avait pas disparu pour autant, puisque Rutebeuf, trois siècles plus tard, la décrivait en Champagne dans le Dit de l’herberie en vantant essentiellement les vertus de l’armoise dont les femmes se faisaient des couronnes.Généralement, les jeunes filles mettaient neuf de ces herbes sous leur oreiller pour rêver à leur prince charmant.

La rosée elle-même était bénéfique : elle guérissait les maladies de peau ou purifiait le teint. On la recueillait dans des draps, on se roulait dans l’herbe fraîche, ou on y marchait pieds nus avant le lever du soleil.

L’eau des sources avait de nombreuses vertus si on la recueillait très tôt le matin[11]. A St-Jean-Pierre-Fixte, en Eure-et-Loir, l’eau puisée à la fontaine avant le lever du soleil était réputée ne jamais s’abîmer. Dans le Sud de la France et en Italie, on s’aspergeait, et on se baignait dans la mer ou les fontaines, malgré des prohibitions des clercs apparues très tôt, comme ce texte inspiré d’un sermon de Césaire d’Arles ( 542) : « Nul ne doit, lors de la Saint-Jean, pendant les heures nocturnes ou matinales, se laver dans les sources, les étangs, les fleuves ; cette coutume néfaste est un reste des usages païens »[12].

Que pensait l’Eglise de ces pratiques ?

L’Eglise a fini par s’accommoder de ces pratiques préchrétiennes qui généraient pourtant parfois des abus. Une réaction du même Césaire d’Arles (qui fut attribuée plus tard à saint Eloi, évêque de Noyon, au VIIe siècle) recommandait : « Que nul, à la fête de saint Jean ou à certaines solennités des saints, ne s’exerce à observer les solstices, les danses, les caroles et les chants diaboliques »[13]. Au XVIe siècle, la XXVe session du Concile de Trente (décembre 1563) interdisait de transformer les fêtes des saints en occasions de débauche et, par la suite, des Catéchismes ont tenté de christianiser la tradition. Ainsi, à la fin du XVIIe siècle, Bossuet, évêque de Meaux, travailla-t-il à christianiser la coutume en écrivant sous forme de questions et de réponses que ces feux étaient dressés pour perpétuer la joie de la naissance de Jean que l’ange avait prédite à son père Zacharie[14].

Demande : L’Église prend-elle part à ces feux ?

Réponse : Oui, puisque dans plusieurs diocèses, en particulier dans celui-ci, plusieurs paroisses font un feu qu’on appelle ecclésiastique.

D. Quelle raison a-t-on de faire ce feu d’une manière ecclésiastique ?

R. Pour en bannir les superstitions qu’on pratique au feu de la Saint-Jean.

D. Quelles sont ces superstitions ?

R. Danser à l’entour du feu, jouer, faire des festins, chanter des chansons déshonnêtes, jeter des herbes par-dessus le feu, en cueillir avant midi ou à jeun, en porter sur soi, les conserver le long de l’année, garder des tisons ou des charbons du feu, et autres semblables[15].

A cette même époque, Furetière explique dans son dictionnaire (1692) que le feu de la Saint-Jean est fait « en réjouissance de sa nativité ». Ce feu avait même fini par revêtir un caractère tellement sacré que les réjouissances de la Saint-Jean furent supprimées pendant la Révolution. Aujourd’hui, l’Eglise ne donne plus cet argument, évidemment : elle sait que l’origine de ces feux est liée au solstice, mais quand la coutume survit, les bûchers sont souvent encore bénis par un prêtre.


[1] Evangiles de Matthieu (14, 1-12) et Marc (6, 14-29)

[2] On retrouve lors de ces deux nuits des traditions semblables : à minuit pile, les eaux des fontaines se changent en vin, les pierres se soulèvent laissant apercevoir des trésors…

[3] Le calendrier celtique étant luni-solaire, ce n’était pas une fête fixe. Par ailleurs, les Celtes comptaient par nuits.

[4] De Bélénos, l’un des surnoms de Lug.

[5] Summa de ecclesiasticis officiis, 137. Rationale divinorum officiorum

[6] Anatole Le Braz, Magies de la Bretagne, « La légende de la mort chez les bretons armoricains » (1922), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 4e éd. 1994, pp. 315, 316.

[7] Mythologiques. Du miel aux cendres, Plon, 1966, p . 349-363.

[8] Cité par Bernard Robreau, La mémoire chrétienne du paganisme carnute, Ed SAEL, (1997), p. 242.

[9] Paul Sébillot, Breton originaire de Moncontour dans les Côtes d’Armor, notait, lui, que les jeunes filles devaient en fréquenter sept et ajoutait que les communes en dressaient volontiers deux ou trois : un dans la principale agglomération et les autres sur des hauteurs avoisinantes P. Sébillot, Revue des traditions populaires, n° 7, juillet 1910, p. 277.

[10] Cité par B. Robreau, La mémoire chrétienne du paganisme carnute, SAEL, p. 239.

[11] Voir Alban Bensa, Les saints guérisseurs du Perche-Gouët, Musée de l’Homme, 1978, p. 176.

[12] G. Huet, « Coutumes superstitieuses de la St-Jean au haut MA», Revue des traditions populaires, 25, 1910, pp. 463-465. Dans le Sud de la Bretagne et en Corse, le prêtre bénissait la mer et, à partir de ce jour, on avait le droit de se baigner.

[13] Ce texte fut inséré à la Vita d’Eloi au VIIIe siècle. J.-C. Schmitt, « Du paganisme aux superstitions », Histoire de la France religieuse, J. Le Goff et R. Rémond, vol. 1, 1988, p. 450.

[14] Luc, 1, 14. : « Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance ».

[15] Catéchisme de Meaux, p. 267, cité par A. Van Gennep, Le folklore français, éd. 1999, p. 1493.

Le 1er-Avril (RTS, Entretien avec Zoé Decker, Six heures neuf heures le samedi)

1er-Avril et autres fêtes

Le 1er-Mai

Le 1er-Mai était une date connue depuis longtemps par les corporations, bien avant de devenir le jour chômé de la fête du Travail, officialisé en France en 1947 sous le président Vincent Auriol. En 1955, le pape Pie XII fit de ce jour également la fête chrétienne de Saint-Joseph artisan (saint Joseph, père nourricier de l’Enfant Jésus, était charpentier à Nazareth). A cette date administrative débutaient de nombreux contrats de louage, et c’est en ce jour symbolique qu’éclatèrent de sanglantes émeutes en 1886 à Chicago qui conduisirent à la tragédie du Haymarket le 4 mai entre policiers et ouvriers pour obtenir la journée de huit heures. A Paris en 1889, l’idée d’une grève internationale le 1er-Mai fut adoptée par le Congrès de Fondation de la IIe Internationale (dit « Congrès de la salle Pétrelle »), suivant le souhait de l’American Federation of Labour qui voulait faire de ce jour la date d’une manifestation internationale. En 1890, le 1er-Mai devint donc en France la journée revendicative des ouvriers, réservée aux  manifestations en faveur de la réduction du temps de travail, mais ce fut surtout en 1891 que, selon une décision du IVe Congrès corporatif national des syndicats ouvriers tenu à Calais du 13 au 18 octobre 1890, le 1er-Mai fut célébré avec éclat, bien qu’il fût marqué à son tour par de sanglantes émeures à Fourmies (Nord) entre policiers et ouvriers de l’industrie textile, faisant neuf morts. Dès 1890, les manifestants avaient pris l’habitude de défiler en portant à la boutonnière un triangle rouge, symbolisant la division de la journée en trois parties égales : travail, sommeil, loisirs. Ce triangle fut remplacé quelques années plus tard par la fleur d’églantine, et, à partir de 1907 à Paris, par un brin de muguet accompagné d’un ruban rouge. L’histoire de ce brin de muguet n’a, elle, rien à voir avec les revendications ouvrières.

La nuit celtique de Beltaine

Pour les Celtes, la nuit du 30 avril au 1er Mai était  une nuit sacrée à la veille de la saison chaude, comme la nuit de Samain (devenue Halloween) l’était à la veille de la saison froide. Selon ce que l’on sait à propos de l’Irlande, des feux de joie, comparables à ceux de la Saint-Jean, étaient allumés sur les hauteurs : on s’y rendait comme à de véritables pèlerinages car, en cette nuit « sainte », le monde divin, et par conséquent le monde des morts qui lui est indissociable, se confondait avec celui des vivants. La fumée purifiait tout ce qu’elle enveloppait et la végétation avait des vertus magiques et protectrices : on cueillait des herbes, on se roulait dans la rosée, on recueillait l’ « eau nouvelle » comme lors de la nuit de la Saint-Jean au solstice d’été. Ces feux conjuraient les maléfices des êtres surnaturels (sorcières ou fées) qui erraient cette nuit-là, censés se rendre à leur sabbat. Plus tard, cette nuit fut christianisée, prenant le nom de Walpurgis, d’après sainte Walburge († 779), fêtée le 25 février, princesse anglaise venue au VIIIe siècle évangéliser l’Allemagne, à la suite de ses deux frères et de son oncle saint Boniface, puis élue abbesse d’Heidenheim. La date de la translation de ses reliques auprès de celles de ses frères à Eichstätt (Bavière) le 1er mai 870, permit à sainte Walburge, que l’on disait initiée aux arts magiques, de devenir protectrice des cultures et de la végétation [1]. Encore au début du XXe siècle en Alsace, cette nuit de Walpurgis, appelée « nuit des sorcières », faisait peur : on n’en parlait qu’à voix basse, et pourtant les gens prenaient leur cure de Mai (Maikür) en allant se promener ce soir-là ou le lendemain pour profiter des bienfaits de la végétation. Dans les pays germaniques et nordiques on continue toujours de célébrer par de grands feux la Walpurgisnacht, dans lesquels on jette parfois des mannequins de paille habillés représentant des sorcières au nez crochu.

La végétation

Pour toute l’Europe, le 1er-Mai est la fête de la végétation emplie de vertus ce jour-là. Selon une coutume se raréfiant, mais toujours connue dans plusieurs pays, des jeunes gens célibataires (en France, il s’agissait souvent des conscrits de l’année) profitent de la nuit du 30 avril au 1er mai pour aller chercher des mais dans les forêts voisines et en décorer les places des localités, ainsi que les façades des auberges, les maisons des notables ou celles des jeunes filles à marier. Ces mais collectifs sont des arbres assez hauts, dépouillés d’une grande partie de leurs branches – sapins, charmes, bouleaux, hêtres, peupliers…l’espèce choisie n’est pas significative. Ils sont parfois fleuris, enrubannés et décorés d’une couronne de verdure [2]. Dans certaines régions de France, on y suspendait un écriteau (Aquitaine, Limousin) ou un cœur tricolore (Alsace) portant l’année de la classe, et la mention « Honneur aux jeunes filles de notre village ». Pour les remercier, les jeunes filles invitaient les conscrits à dîner quelques jours plus tard. Les villageois « tournaient le mai » en dansant autour. La fête de Midsommer, que les Scandinaves connaissent au solstice d’été à la Saint-Jean, reproduit cette coutume du mai, mât habillé de verdure autour duquel on danse, sans le faire flamber.

En ce qui concerne les « mais d’amour », quand la coutume n’est pas perdue, les jeunes gens se contentent maintenant, la plupart du temps, de mettre à toutes les jeunes filles à marier la même essence d’arbre, mais encore dans les années 1960 dans certaines régions (Franche-Comté, Champagne, par exemple), il s’agissait principalement de mais individuels. Enrubannés ou non, ces mais – arbres entiers, arbustes, bouquets de branchages ou simples branches – étaient plantés devant la maison ou suspendus aux portes ou aux  fenêtres [3]. Selon cette coutume d’esmayer, d’enmayer  ou d’emayoler, attestée en France au début du XIIIe siècle (1207) [4], la jeune fille savait exactement quel regard on portait sur elle, car là, l’espèce choisie était éloquente : « les mais sont un jugement public du groupe des garçons sur la vertu et le pouvoir de séduction de chaque fille », écrivait l’ethnologue Yvonne Verdier à propos de la jeunesse de Minot (Côte d’Or) [5]. Les interprétations des espèces végétales variaient suivant les régions [6]. Quand la jeune fille trouvait le matin des rameaux de bouleau ou de charme, elle était réputée charmante ; si c’était de l’aubépine, elle méritait de l’estime (hommage grâcieux en Berry, mais ailleurs, cela pouvait signifier qu’elle était revêche) ; du sapin (-catin) ou du cerisier (arbre trop « accueillant ») annonçaient qu’elle était volage, mais ailleurs le sapin était destiné à lui faire honneur, et le cerisier signalait simplement qu’elle était à marier (Picardie) ; le houx ou le genêt étaient valorisants ou, au contraire, indiquaient qu’elle avait mauvais caractère, ou, pire, qu’elle était repoussante… Les « mais de la honte », mais injurieux décorés de chiffons sales ou de légumes pourris, désignaient les jeunes filles légères et représentaient de véritables sanctions ; guettés, ils étaient vite enlevés avant l’aube par les intéressées ou par leurs mères.

La fonction amoureuse du 1er-Mai, fête de la séduction, est donc importante, et les jeunes gens en profitaient pour se déclarer publiquement à l’élue de leur cœur. Il faut aussi remarquer la fonction fraternisante des associations de jeunesse où l’acte social permettait à l’individu de se fondre dans la communauté de ses pairs. Groupées sous l’égide d’un saint patron (saint Nicolas fêté le 6 décembre, saint Sébastien fêté le 20 janvier, ou d’autres saints locaux…), ces associations dirigées par un chef (l’Abbé ou le Roi) avaient des activités sociales et policières strictes – comme ces punitions humiliantes qu’elles imposaient aux mal-mariés, en cas de non-respect de la morale. En Limousin, en Vendée, en Bourgogne, en Champagne ou en Lorraine, la nuit du 30 avril est également une nuit de farces pour la jeunesse qui rassemble sur la place du village tout ce qui traîne : vélos, pots de fleurs, nains de jardin, linge… Autrefois, les jeunes gens se faisaient en outre un malin plaisir de cacher certains ustensiles ou de les suspendre à l’arbre collectif, si ceux-ci n’étaient pas trop lourds. Dans les Alpes, ces plaisanteries étaient appelées « farces du Barri », nom qui provient de l’habitude qu’avaient les jeunes gens de barricader portes et chemins, et en Champagne, pratiquer cette coutume  s’appelait « faire le mai ». Inspirées par les tours joués à ceux qui n’ouvraient pas aux quêteurs des tournées au moment du Carnaval, en Champagne par exemple, ces farces avaient lieu la veille de Pâques en Savoie.

Selon une tradition attestée au XIIIe siècle dans les milieux bourgeois et aristocratiques de quelques grandes villes, qui s’est poursuivie jusqu’à la Révolution « parmi les gens de qualité » [7], voire jusqu’au milieu du XIXe en Lorraine et en Normandie, on s’amusait à la coutume du Verd. Ce jeu consistait  à porter le 1er-Mai une branche ou des feuilles vertes sur soi, que l’on devait parfois renouveler chaque jour dans la première moitié du mois ; à celui qui était pris « sans verd », on réservait un gage ou une amende dont le produit servait à l’organisation d’un dîner ou d’une soirée dansante. L’expression de « prendre sans verd(s) » fut utilisée par la suite pour « prendre au dépourvu ».

Le muguet

Le brin de muguet porte-bonheur s’offre ouvertement aux proches, parents ou amis, le jour du 1er-Mai. La coutume de donner autour de soi des bouquets de fleurs coupées à ce moment de l’année, relevée ci-dessus à la Saint-Georges ou à la Saint-Marc, les 23 et 25 avril, est guidée par le généreux souhait de communiquer aux êtres chers la force vitale de la nature. Le muguet, gracieuse liliacée des sous-bois remarquable par son parfum et sa blancheur, est la plante devenue symbole de ce jour en France. Les clochettes qu’il porte symbolisent le rôle magique et protecteur des cloches, véritables êtres animés quand elles sonnent , capables, croyait-on, d’éloigner les dangers et les « démons » (épidémies, orages…) Stimulant cardiaque, le muguet n’a joué qu’un rôle tardif dans la pharmacopée : ce n’est donc pas pour cette raison que la plante est devenue porte-bonheur, même si les guérisseurs de la vieille tradition russe avaient déjà découvert ses propriétés depuis longtemps [8]. L’origine est probablement liée aux « cures de Mai », promenades collectives qu’on faisait en forêt ou en sous-bois dans diverses régions (Alsace, Bourgogne, entre autres). Certains font remonter la tradition au roi Charles IX qui, âgé de dix ans, en avait reçu comme porte-bonheur du chevalier Louis de Girard à Saint-Paul-Trois-Châteaux (département actuel de Drôme), le 1er mai 1560. L’année suivante, le jeune roi en offrit à son tour aux dames qui l’entouraient. Pour Arnold Van Gennep, la tradition serait apparue plus tard, avec l’établissement d’une Fête du Muguet dans les régions forestières d’Ile-de-France, folklorisée à la fin du XIXe siècle par l’élection d’une Reine à Rambouillet, Compiègne et Meudon.

Le 1er-Mai, les particuliers et les associations sont autorisés à vendre du muguet (sauvage et sans racine) sur la voie publique, à condition d’être à plus de quarante mètres de la boutique d’un fleuriste.

Tournées et quêtes

Personnifications du renouveau, les fillettes, de blanc vêtues avec couronne et voile, étaient à l’honneur le 1er-Mai, mais les quêtes de ce jour ont pratiquement disparu. En Alsace, de très jeunes filles vont encore en groupe de porte en porte quêter des oeufs en chantant, telles des « messagères du printemps ». L’une d’elles porte une branche de hêtre enrubannée et fleurie. Dans d’autres tournées, de plus petites encore portent une corbeille de fleurs.

Autrefois, la « Reine », la « Mariée » (Bresse) ou l’« Espousée » (Bourgogne), accompagnée d’un petit cortège, était couverte de fleurs, et parfois escortée d’un jeune « Roi » ou d’un « Fiancé ». Mais la coutume d’une personnification masculine recouverte de verdure, tel l’homme sauvage, s’est déplacée à des dates voisines, à la Pentecôte par exemple, où le « feuillu », le « moussu » et le « valet de Pentecôte » sont encore connus dans certaines régions d’Alsace et d’Allemagne. Cette figuration peut être assimilée au « Georges vert » personnification masculine du printemps et de la végétation en général,  connue en Europe centrale à la Saint-Georges le 23 avril [9].

En Lorraine, pour la coutume des Trimazos, ou celle des Trimouzettes en Champagne, la jeune Reine habillée de blanc venait entre deux compagnes de son âge quêter dans chaque maison des œufs ou de l’argent « pour entretenir l’autel de la Vierge ». Elle faisait trois tours sur elle-même pour bien se montrer. On a prêté une signification religieuse à ces usages en transformant leur destination et en modifiant les chants de quêtes en cantiques en l’honneur de Dieu ou de la Vierge Marie. « C’est le mai, mois de mai, c’est le joli mois de mai. / En revenant dedans les champs (bis)/ Avons trouvé les blés si grands, / La blanche épine fleurissant, / Devant Dieu. » (En Lorraine, le dernier vers O Trimazos est devenu Dominézô.) [10]

En Provence, à la fin du XIXe siècle, une petite reine voilée et couronnée de fleurs, véritable petite déesse, récoltait des dons pour une collation. Cette « Belle de Mai », assise sur un siège orné de verdure, savait rester immobile comme une statue, pendant que ses compagnes quêtaient auprès des passants. Cette coutume « sage », déplacée parfois à une date plus chrétienne (Pâques, Pentecôte), devait engendrer des abus, puisqu’au XVIIIe siècle à Rambouillet en Ile-de-France, le doyen rural demanda au curé de mettre fin à la quête organisée le lundi de Pâques par les filles « qui en habillent une petite avec beaucoup d’attours et d’affiquets (…) où il se commet beaucoup d’insolences » [11]. Depuis les années 1980, on renoue parfois dans le Sud de la France avec la coutume de la Maio, en élisant une jolie petite reine de mai, comme à Fourques (Gard) depuis 1984, mais le contexte est maintenant très différent de ce qu’il était et, comme pour l’élection des reines et miss, les élus locaux ne sont pas loin !

L’origine de ces quêtes autour d’une Reine, qu‘elle fût immobile ou ambulante, évoque clairement un rituel magique destiné à assurer le renouveau de la nature et de la fécondité au printemps. En Transdanubie (Hongrie), encore en 1972, c’est à la Pentecôte que les très jeunes filles élisaient leur petite reine. Ses compagnes soutenaient un foulard de soie au-dessus de sa tête, la « tente », et le petit cortège allait en tournée de porte en porte présenter ses vœux en éparpillant des pétales de roses (la Fête-Dieu s’en est inspirée). La reine devait rester impassible, même si on cherchait à la faire rire, et ses amies la soulevaient en souhaitant : « Que le chanvre soit haut comme ça ! » [12].

Les enfants sont les représentants de l’esprit bienfaisant et prometteur de la végétation, comme l’écrivait J. G. Frazer qui citait l’exemple, courant au XIXe siècle, de fillettes anglaises portant des guirlandes en arc de cercle avec une ou plusieurs poupées en beaux atours, symbolisant la végétation et la fécondité. Selon Michèle Bardout qui cite l’exemple alsacien du Sundgau toujours d’actualité en 1980, les fillettes prétendaient qu’un poupon figurant l’Enfant Jésus était couché dans leur corbeille remplie de pétales de fleurs[13]. Le « temps premier » était incarné par ces petites espousées  –  le terme employé en Bourgogne est parlant – censées personnifier le couple primordial, dont l’union symbolisant celle du ciel et de la terre était célébrée chaque printemps dans l’Antiquité : lors de la fête athénienne des Anthestéries en février-mars qui célébrait trois jours durant le retour de Dionysos et de la végétation ; à Rome, par le mariage sacré du roi déifié Numa avec Egérie, nymphe de l’onde claire qui favorisait les naissances ; ou, dans la mythologie germanique, l’union d’Odr (Odin lui-même ?) et de Freyja, la Vénus germanique [14].

Mettant à l’honneur vertus et virginité, la fête de la Rosière, jeune fille méritante d’âge nubile, en dérive probablement. Cette élection, réputée avoir été instituée à Salency (Oise) par saint Médard, évêque de Noyon au VIe siècle, pour sa propre sœur, s’est répandue au XIXe siècle dans la France rurale. Elle a fait place aux élections plus éclatantes de reines ou de miss, choisies avant tout selon des critères esthétiques [15].


[1] Walburge est connue en France sous les noms d’Avaugourd en Vendée, de Gauburge en Normandie et de Waubourg en Champagne.

[2] Des « mais d’honneur » sont également placés devant la maison d’élus locaux au moment d’élections, ou devant celle de jeunes mariés. Quelle que soit l’époque de l’année, ils portent toujours le nom de mais. Ces mais collectifs se distinguent de ceux qui sont érigés par la Jeunesse. A Paris, au bas Moyen Age, les clercs de la Basoche plantaient en bas du grand escalier du Palais de Justice un chêne provenant de la forêt de Bondy, le dernier samedi de mai.

[3] Voir l’article de Florence Weber, « Premier Mai fais ce qu’il te plaît », sur la coutume dans une petite ville de l’Auxois, Terrain n° 11, novembre 1988, p. 7-28.

[4] D’après Arnold Van Gennep . Il cite les notices Majum et Majus du Glossaire de Du Cange (1678), dans Le Folklore frrançais, réed 1999, p. 1277.

[5] Façons de dire, façons de faire, Gallimard, 1979, p. 68, 69.

[6] Dans son Dictionnaire universel (1690), Antoine Furetière citait la coutume du May, précisant que cette coutume n’existait plus qu’à la campagne, et qu’elle était surtout pratiquée par des artisans (maçons, maréchaux, boulangers, imprimeurs, etc.) ; force est de constater que cette coutume, dont Furetière semblait annoncer la fin, eut la vie longue !

[7] Paul Sébillot, Le folklore de France. La flore, réed. Imago, 1985 (1904-1906), p. 192.

[8] Jean-Marie Pelt, Fleurs, fêtes et saisons, Fayard, 1988, p. 141.

[9] Il s’agissait de « Saint-Jean-dans-le-Vert » en Grande-Bretagne.

[10] V. Joseph Canteloube, Anthologie des chants populaires français, vol. III, p. 364 et 365.

[11] Robert Sauzet, « Les procès-verbaux de visites pastorales du diocèse de Chartres au XVIIIe siècle », Archives de Sociologie des religions, Paris, n° 35, janv.-juin 1973, p. 55.

[12] Tekla Dömötör, Coutumes populaires de Hongrie, Corvina, 1972, p. 46, 47.

[13] La paille et le feu, Berger-Levrault, 1980, p. 98.

[14] Le Rameau d’or , « Le roi magicien dans la société primitive », chap. IX, Le culte des arbres et XII, Le mariage sacré ; « Le dieu qui meurt », Paris, Ed. R. Laffont, Coll. « Bouquins », réed. 1981, p. 180.

[15] M. Segalen, J. Chamarat, « La rosière et la miss », L’Histoire, n° 53, février 1983, pp. 44-55.

Oeufs de Pâques

Extrait de mon livre Fêtes de la table et traditions alimentaires, Le Pérégrinateur, 2015

Emblème très ancien d’immortalité, l’œuf, lié à la vie nouvelle et symbole universel de perfection et de fécondité, est fêté au printemps : il figure dans de nombreuses légendes sur l’origine du monde. Abondants dans les basses-cours après l’hiver, et permis partout après le Carême, les œufs sont célébrés au moment de Pâques[1]. Vers la fin du XIIe siècle, l’Eglise inscrivit une Benedictio ovorum (« Bénédiction d’œufs ») dans les livres liturgiques.

Tout comme certains animaux réputés pour leur « ponte » féconde –  la poule, le poisson et le lièvre (ou le lapin) –, les œufs en chocolat et autres friandises sont cachés dans les jardins le matin de Pâques. On dit qu’ils sont déposés par les cloches à leur retour de Rome, où elles étaient parties le soir du Jeudi-Saint. La croyance du silence des cloches, remplacées par des instruments de bois, si elle est attestée très localement à partir du VIIIe siècle (à Rome et dans quelques monastères), ne semble s’être répandue qu’à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle[2]. En Alsace, dans une partie de la Lorraine, en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, c’est un mystérieux lièvre (Osterhase ou Oschterhàs) qui dépose les œufs dans des nids aménagés à cette intention. Animal nocturne et lunaire, se reproduisant facilement, le lièvre est associé à la déesse saxonne du printemps Eostre (*Ostara en ancien haut-allemand), qui a donné son nom à l’anglais Easter et à l’allemand Ostern, autrefois célébrée à l’équinoxe du printemps, dont le culte était déjà éteint sous Bède le Vénérable († 735) qui le signalait[3]. Le lapin de Pâques alsacien et l’offrande des œufs est mentionné pour la première fois par Geiler de Kaysersberg († 1510) dans l’un de ses sermons à la cathédrale de Strasbourg, puis en 1572 par Johann Fischart[4].

Teints en rouge le plus souvent, couleur symbolisant l’énergie vitale et réputée protéger en particulier contre les sorcelleries, les œufs étaient offerts aux enfants alsaciens par les parrains et marraines. L’offrande des œufs est également attestée à la cour de France entre les XVIe et XVIIIe siècles, où, après la messe de Pâques, « la distribution par le roi revêtait des formes solennelles »[5]. Louis XIV faisait bénir solennellement de grandes corbeilles d’oeufs dorés qu’il remettait à ses proches. Il recevait en hommage le plus gros œuf pondu pendant la semaine sainte dans le royaume[6]. Madame Victoire, fille du roi Louis XV, avait reçu deux œufs de cane « qui renfermaient, modelés à la cire, de minuscules paysages animés, retraçant les épisodes d’un acte de bravoure et de sagesse dont on parla beaucoup en 1783, et dont le héros fut un vieux maréchal des logis d’Artois-Cavalerie », Louis Gillet, mettant en fuite les deux bandits qui voulaient déshonorer une jeune villageoise et ramenant ensuite la jeune fille chez ses parents[7].

L’offrande d’œufs, teints ou travaillés, accompagne la joie pascale des fidèles orthodoxes qui les donnent à leurs proches avec la formule « Christ est vraiment ressuscité ! ». Sa permanence en Europe laisse deviner une origine plus ancienne, telle la coutume du Lito (été) en Bohême relatée par l’anthropologue anglais James-George Frazer, lors de laquelle des jeunes filles suspendent une poupée habillée à un arbrisseau et chantent de porte en porte :

Le Printemps vient nous rendre visite / Avec des oeufs rouges / Avec des crêpes jaunes… [8].

En Europe centrale, les œufs travaillés, peints, collés ou grattés sont décorés par les femmes et les fillettes. Ils peuvent être de véritables chefs d’œuvre. Plusieurs recettes existent pour les teindre de couleurs vives dans des bains de plantes ou à l’aide de colorants chimiques non nocifs  : le rouge est obtenu avec des pelures d’oignons, du vinaigre ou des lamelles de betteraves ; le vert dans un bain de feuilles d’ortie ou de lierre ; le jaune avec des pelures d’oignons ; le marron avec du marc de café…

Au repas du jour de Pâques, les œufs entrent en nombre dans la composition des mets et des gâteaux dont la forme ou le décor sont des symboles explicites de la fête [9] , tels le pâté de Pâques berrichon qui contient des œufs durs, la galette pâquaude, brioche « serrée » vendéenne, les couronnes ou campanili corses, ainsi que, dans de nombreuses régions d’Europe, comme la « couronne de Pâques » allemande (Oesterkranz) ou les Tsoureki grecs, décorés d’œufs teints ou non. En Alsace ou en Pologne, le dessert cuit dans un moule spécial a la forme d’un agneau de Pâques, une faveur enrubannée au cou, et le pannetone italien a la forme d’une colombe décorée de sucre.

Ainsi que des pièces de monnaie, des œufs étaient autrefois distribués aux enfants qui quêtaient de porte en porte le samedi saint lors des « roulées » (Bresse, Bourgogne) ou « pâquerets » (Beauce, Normandie), spécialement aux enfants de chœur pour les rétribuer de leurs services [10]. Ils étaient parfois armés de crécelles ou « taquets » : Donnez le pâqueret aux enfants de chœur / Qui chantent les louanges du Seigneur. / Un jour viendra et Dieu vous l’rendra, Alleluia ! Comme lors de toute quête enfantine, ne rien donner était supposé porter malheur et les enfants n’étaient pas longs à proférer quelque malédiction : Margot a mis sa poule à couver./ C’était pour pas nous en donner./ Un jour viendra et sa poule crèv’ra. Alleluia ! Ces tournées pascales ont perduré jusqu’aux années 1960 dans certaines régions rurales.

Des jeux de plein air prennent place l’après-midi du dimanche ou du lundi de Pâques : roulée, toquée, course aux œufs, chasse aux œufs… La « roulée » consiste à faire dévaler des œufs sur une planche inclinée ou à les faire avancer sur une pelouse comme de grosses billes. Cet usage est largement répandu en Europe. Pour la « toquée » (ou « toquette »), deux concurrents choquent leurs œufs l’un contre l’autre pour casser celui de l’adversaire, en veillant à ne pas fêler le sien : on commence par les deux bouts. La « course aux œufs » permet au concurrent de ramasser en courant plusieurs douzaines d’œufs éparpillés dans un temps donné [11]. Les chasses aux œufs sont répandues aujourd’hui, comme celles de Montrottier (Rhône) depuis 1963, de Thoiry, des fermes de Gally (Yvelines), ou de Vaux-le-Vicomte (Seine-et-Marne) qui consistent à ramasser des milliers d’œufs disséminés dans l’herbe (en chocolat principalement). A Paris, au Champ de Mars, cette chasse est organisée par le Secours Populaire. L’une des plus célèbres, Easter Egg Roll, se déroule à la Maison Blanche : c’était la 136e fois en 2014. Un lancer d’œufs crus se pratique à Valloire (Savoie) le lundi de Pâques depuis 2003.

Impérissables, les oeufs de Carl Fabergé sont de pures merveilles. Fils d’un bijoutier français protestant émigré en Russie, l’orfèvre exécuta en 1884 un œuf de Pâques en or émaillé de blanc contenant une poule miniature, pour le tsar Alexandre III qui voulait l’offrir à son épouse. Devenu par la suite officiellement « Fournisseur de la cour », Fabergé, qui oeuvra aussi pour le tsar Nicolas II, créa jusqu’en 1917 cinquante-sept pièces dont il reste quarante-six exemplaires : leurs minuscules contenus aux mouvements d’automates s’inspirent d’événements historiques et familiaux.


[1] A. Van Gennep, Le folklore français, (1948) 1998, p. 1102 et suiv. ; Jean-Pierre Albert, « Les œufs du Vendredi saint dans le folklore français », Ethnologie française, 1, 1984, pp. 29-44

[2] Dom Jules Baudot, Les cloches, Bloud et Cie, rééd. 1974, p. 49 ; A. Van Gennep, Le folklore français, rééd. Robert Laffont, (1948) 1998, p. 1013.

[3] Faith Wallis, Bede. The Reckoning of Time, Liverpool Univ. Press, 2004 (1999), p. 53.

[4] Gérard Leser, Marguerite Doerflinger, A la quête de l’Alsace profonde, Ingersheim-Colmar, SAEP éd., 1986, p. 42.

[5] Arnold Van Gennep, op.cit., Paris, 1998, p. 1106.

[6] Françoise Lebrun, Le Livre de Pâques, Paris, Robert Laffont, 1986, p. 104.

[7] Vloberg, Fêtes en France, Grenoble, B. Arthaud, 1942, p. 94.

[8] J.-G. Frazer, Le Rameau d’Or, 2e vol., « Le dieu qui meurt », Bouquins , Robert Laffont, (1934) 1983, p. 166.

[9] Nicole Vielfaure, Fêtes et gâteaux de l’Europe traditionnelle de l’Atlantique à l’Oural, Paris, Christine Bonneton, 1993, p. 96.

[10] Claudine Fabre-Vassas, La bête singulière : les juifs, les chrétiens et le cochon, Paris, Gallimard, 1993. p 274.

[11] Pierre-Louis Menon, Roger Lecotté, Au village de France, op. cit., Paris, (1945) 1993, p. 58.

Les pauses du Carême et le 1er-Avril

En France, selon une pratique carnavalesque, des feux cérémoniels avaient lieu le premier dimanche de Carême appelé « dimanche des Brandons » ou « des Bordes » (ou « Bourdes »). Encore au début du XXe siècle, dans les vergers et les champs de nombreuses régions rurales, les jeunes gens allumaient des feux fixes en des points stratégiques autour d’un territoire[1], ou promenaient en chantant leurs brandons (du germanique *brand, tison), torches de paille enflammées, selon un rite protecteur et purificateur comparable à l’embrasement du mannequin du Carnaval, ou au lancement de disques enflammés connu encore dans le Nord de l’Alsace. Comme les bûchers fixes, ces feux mobiles étaient censés raviver le soleil, purifier le territoire, éloigner les dangers de « l’ailleurs » et débarrasser les champs des animaux nuisibles et des mauvaises herbes ; c’était aussi l’occasion de rapprochements entre les jeunes gens. Parfois allumés par les derniers mariés, ces feux impliquaient souvent la présence des jeunes couples de l’année qui n’avaient pas encore d’enfant. Apparaît clairement ici la fonction magique et fécondante du feu cérémoniel et de sa fumée, qui caractérise aussi les feux de la Saint-Jean.

A cette même époque, on « noyait les lampes » (le coup’ron dans les Ardennes, les Lichterschwemmen en Suisse), en jetant à la rivière des planchettes illuminées pour, disait-on, emporter ailleurs les veillées qui cessaient dès que le travail de la terre pouvait reprendre[2]. C’était évidemment une façon de renvoyer l’hiver.

LA mI-cARÊME

La Mi-Carême, un jeudi au milieu du Carême comme son nom l’indique (parfois le dimanche suivant), est également une pause attendue dans cette austère période de jeûne. Cette fête tardive aurait été instaurée en 1216 par Innocent III. A Rome, un corso (course de taureaux) se déroulait ce jour-là : à l’instigation du pape Paul III († 1549), ce corso s’accompagna d’un défilé de chars et de mascarades[3]. Cette journée se caractérise, comme Mardi-Gras, par une suspension des interdits et permet de revivre les traditions du Carnaval, avec farces, mascarades et abondance alimentaire (crêpes, gaufres, bugnes ou beignets). En Alsace, à Buschwiller dans le Sundgau, un garçon choisi parmi les conscrits, surnommé « le putois » (d’r Iltis), est déguisé en mannequin de paille portant une longue queue, et haut de près de quatre mètres avec son chapeau pointu. Il est promené par ses camarades armés de bâtons noueux qui le retiennent avec des cordes, quêtant des œufs ou de l’argent de porte en porte en chantant. A ceux qui ne donnent rien, les conscrits menacent de lâcher le putois dans le poulailler. Une coutume semblable a lieu dans une commune voisine, à Attenschwiller : accompagné de compagnons de son âge, un garçon de treize ans, couvert d’un costume de paille décoré de fleurs en papier, va quêter de porte en porte. Ces mannequins vivants qui appellent le renouveau tiennent de l’homme sauvage et, comme le géant de Carnaval, ils symbolisent l’hiver et les maux qui lui sont associés.

Cette journée printanière permet de « fendre (ou scier) la vieille », selon une expression connue en Europe qui personnalise le Carême. En Berry, en Limousin, dans le Quercy et en Auvergne, encore au milieu du XIXe siècle, une procession d’enfants armés de sabres ou de scies en bois accompagnait à la rivière un mannequin de paille, de bois ou d’argile représentant une vieille femme. Appelée « sorcière », la Vieille pouvait être également sciée ou brûlée. Dans les Alpes, à Saint-Jean-de-Maurienne par exemple, on découpait dans du papier des « rosses-vieilles » en forme de scies, que l’on accrochait dans le dos des gens et cette farce était encore connue à Turin au milieu du XXe siècle. Dans les pays méditerranéens (France, Italie, Espagne), on sciait ce jour-là une bûche qui représentait la Vieille de Carême dont on déplorait les souffrances dans la joie. Comme les mannequins vivants d’Alsace, cette créature appelée à disparaître est précieuse pour son existence temporaire. Symbolisant l’année finissante, cette Vieille évoque la stérilité avant le renouveau, et la journée de rires qui la « fend » rappelle celle du 1er avril.

Le 1er-Avril

Le 1er-Avril, (April’s Fool’s day, fête du Fou d’Avril, dit-on en Grande-Bretagne) est une journée qui dérive des fêtes d’inversion propres au Carnaval, une parodie des fêtes du début d’année. En Espagne, la journée des farces a lieu le 28 décembre, jour des Saints-Innocents, ce qui confirme la fonction carnavalesque de cette journée où les petits deviennent grands, où ceux qui font des farces sont pris au sérieux. La dérision domine le 1er-Avril, douze jours après l’équinoxe de printemps, en cette journée liée à l’avènement de la nouvelle saison qui soulage de l’hiver, et qui tombe en général pendant l’austère période du Carême. L’année débutait à ce moment-là, à quelques jours près : le 25 mars du Xe siècle jusqu’au début du XIIe siècle, et par endroits jusqu’au XIIIe siècle, selon le style de l’Annonciation, et à Pâques, en France jusqu’en 1564[4]. Dans un grand mouvement de modernisation des monarchies européennes, le XVIe siècle vit ainsi l’abandon des anciens styles (en particulier dans les années 1550-1570) au bénéfice du Nouvel An le 1er janvier

Avec les grandes découvertes du XVIe siècle, puis la colonisation, le Nouvel An s’est imposé dans le monde le 1er janvier et il est maintenant devenu courant de fêter l’avènement de la nouvelle année la nuit de la Saint-Sylvestre, à minuit pile.

Le 1er-Avril illustre bien le rire libérateur qui accompagne le renouveau, soulagement qui motivait ce rire autorisé à l’église le jour de Pâques ou de la Pentecôte jusqu’au XVIe siècle, à mettre en  parallèle avec le silence rompu des cloches[5].

Les plaisanteries, que l’on associe souvent à d’anciennes étrennes, sont ponctuées en France de l’expression énigmatique : « Poisson d’Avril ! ». Ces farces sont faites aux personnes de tout âge et de toute condition sociale, tandis que les plaisantins accrochent parfois dans leur dos la silhouette d’un poisson en papier. Claude Gaignebet voit dans cet accrochage la nécessité d’un « retournement » du temps que le geste même implique[6]. Différentes hypothèses peuvent justifier ce poisson. Il semble avant tout par sa présence se moquer des autorités, de l’Eglise en particulier qui impose le Carême, car il est l’un des rares aliments autrefois autorisés en période de jeûne. Par le nombre de ses œufs, le poisson évoque la vie et la fécondité, comme la poule ou le lièvre, autres animaux prolifiques célèbres au printemps. Une origine sémantique peut encore être avancée et donne au poisson une connotation érotique : le « maquereau », la « maquerelle », la « morue » sont des noms évocateurs d’amours illicites et de débordements sexuels. De même, la « vieille », autre nom du labre, poisson marin ridé, est le nom donné en France à l’année finissante ainsi qu’au Carême.

Les farces du 1er-Avril, qu’Arnold Van Gennep, grand folkloriste français († 1957), rapprochait des « farces de réception », étaient connues au moment du Carnaval, lors des veillées et des fêtes patronales ou professionnelles[7]. Répandues d’abord en milieu urbain, ces farces jouées aux nouveaux, sans aspects licencieux particuliers, représentaient une épreuve d’admission, forme de bizutage pour les jeunes apprentis qu’on envoyait chercher des objets introuvables : des passoires sans trous, de l’huile de coude ou des cordes à lier le vent, par exemple[8].


[1] Cette notion d’encerclement est importante, comme l’a remarqué Marie-France Gueusquin-Barbichon, dans « Protection des personnes et des espaces dans un village du Morvan », Ethnologie Française, 1981/3, p. 228.

[2] Colette Méchin note la transposition opérée par la pensée traditionnelle d’une notion temporelle (les veillées sont révolues) en notion spatiale (on les envoie plus loin). Saint Nicolas, Berger-Levrault, 1978, p. 59.

[3] Voir Yvonne de Siké, Fêtes et croyances populaires en Europe, Bordas, 1994, p. 105.

[4] 1564 marque le début de l’année civile en France au 1er janvier depuis le roi Charles IX.

[5] Colette Méchin, Saint Nicolas, 1978, p. 109 ; A. Van Gennep, Le folklore français, I, vol 3, éd. 1998, pp. 1013, sq.

[6] Fêtes du monde. Europe, Ed. du Moniteur, 1980, p. 11.

[7] Le folklore français, I, vol. 3, rééd. Robert Laffont « Bouquins », 1998, pp. 931, 932.

[8] Sur cet objet carnavalesque, voir Claude Gaignebet, Le Carnaval, Payot, 1974, chapitre IV, « La corde magique », p. 65, sq. On craignait autrefois les cordiers, populations isolées au Moyen Age au même titre que des lépreux, car les fabricants de cordes et de liens passaient pour des êtres magiques, dangereux et religieux à la fois. Ils avaient un lien privilégié avec l’Au-delà, car les vapeurs de chanvres auxquelles ils étaient soumis les y faisaient voyager. Vladimir Propp rapproche dans le conte l’échelle et la corde, moyens mécaniques de traversée qui permettent le voyage dans l’autre monde. (Les racines historiques du conte merveilleux, Gallimard, 1983, p. 279)