Pâques

Extrait de mon livre Fête des Fous, Saint-Jean et Belles de mai. Une histoire du calendrier, Seuil, 2008.

La fête de Pâques, qui célèbre la Résurrection du Christ trois jours après sa Crucifixion, est pour l’Eglise la « Solennité des Solennités », alors que la fête de Noël est plus populaire aux yeux du plus grand nombre. Selon le canon 21 du IVe concile de Latran (1215), les chrétiens sont tenus de faire leur pâques,c’est à dire de communier au moins une fois dans l ‘année le jour de Pâques : « tout fidèle de l’un et l’autre sexe qui a atteint l’âge de raison devra confesser ses fautes à son propre prêtre au moins une fois chaque année, accomplir dans la mesure de ses moyens la pénitence qui lui a été imposée et recevoir dévotement, au moins à Pâques, le sacrement de l’Eucharistie ». L’expression ne s’emploie plus depuis le Concile Vatican II.

Le nom de « Pâques » (au pluriel quand il s’agit de la fête chrétienne) tient son nom de la Pâque juive, Pessa’h[1], qui était célébrée à Jérusalem au moment de la mort du Christ. Saint Jean-Baptiste a désigné Jésus comme « l’Agneau de Dieu » et saint Paul, au Ier siècle, a signifié que le Christ lui-même était la Pâque, l’Agneau immolé qui a versé son sang pour le salut des hommes (I Cor 5, 7). Le christianisme a très tôt choisi de célébrer la Résurrection du Christ chaque dimanche, premier jour de la semaine ou jour du Seigneur. Mais ce ne fut qu’au IIe siècle que l’Eglise a choisi à des dates variables une fête de Pâques spécifiquement chrétienne (dans la seconde moitié du siècle même pour l’Eglise romaine, après 165). Pour le calcul de la date de la Pâque chrétienne, divers conflits, entre les églises d’Asie et celle des autres parties de l’Empire romain entre autres, allaient conduire à la fixation de la date toujours en usage. La date de cette fête, le dimanche qui suit la pleine lune venant après l’équinoxe du printemps, a été arrêtée en 325 au Concile de Nicée : Pâques tombe donc entre le 22 mars et le 25 avril[2]. Cette fête est associée au renouveau de la végétation, ainsi qu’au retour de la fécondité et de la vie après la stérilité de l’hiver. Le nom anglais de Pâques, Easter, vient d’Eostre[3] ou Ostara, une divinité saxonne associée au lièvre selon Bède le Vénérable († 735) qui, comme la déesse nordique Freyja, symbolise le renouveau et annonce le printemps.

La Pâque (au singulier) est la fête biblique qui commémore le départ précipité des Hébreux d’Egypte vers 1300 avant J.-C. sous la conduite de Moïse, rapportée dans le livre de l’Exode. La fête juive de Pessah, du 14 au 21 Nissan (mars-avril), célèbre leur libération après leur captivité au service du Pharaon qui les contraignait à de durs travaux, et leur retour vers la Terre Promise avec le passage miraculeux de la Mer Rouge à pieds secs. Grâce à Moïse, prévenu par Yahvé de la colère divine, ils avaient marqué du sang d’agneau leurs habitations pour les faire connaître à l’ange exterminateur qui allait frapper les enfants premiers-nés des Egyptiens, afin d’être épargnés. En souvenir, le 14 Nissan, à la première pleine lune du printemps, les Israëlites venaient chaque année en pèlerinage à Jérusalem et offraient en sacrifice un agneau. Pendant sept jours, ils devaient manger des pains azymes en souvenir du départ précipité de leurs ancêtres qui n’avaient pu attendre que la pâte à pain eût levé. Cette fête semble s’être elle-même superposée à des coutumes agraires plus anciennes. Les juifs commémorent toujours cette fête de la mémoire, la plus importante de l’année, en la commençant par le repas rituel  du seder, au menu symbolique, marqué par la lecture de la Haggada (récit de l’Exode) ; ils ne consomment pendant huit jours que des pains sans levain (les matsot).

La joie pascale

La veillée pascale, célébration nocturne pour le baptême des nouveaux chrétiens adultes, permet de bénir le feu nouveau sur le parvis de l’église et de le communiquer au Cierge pascal, ainsi que l’eau qui sert aux baptêmes et aux aspersions. L’eau et le feu sont des éléments de purification et de régénération, importants en cette période de passage. Dès le VIe siècle au moins, les Irlandais auraient eu coutume d’allumer de grands feux au commencement de la nuit pascale, si l’on en croit la légende de saint Patrick. C’est un symbolisme assez naturel qui a conduit à ce rite comparable à celui des bûchers de Carnaval, qui salue le retour du renouveau et des jours plus longs.

L’annonce de la joie pascale transparaît dans l’Exsultet, hymne qu’on chantait déjà à Rome au VIIe siècle et intégré à la liturgie papale au XIe siècle. Au Moyen Age, les fidèles se groupaient joyeusement autour du diacre qui chantait : en témoignent dans certaines régions des rouleaux soigneusement enluminés que le diacre déroulait au fur et à mesure[4]. Cette joie se traduit encore dans ce rire pascal autorisé à l’église au XVIe siècle, qui avait lieu parfois à la Pentecôte[5], où le prêtre devait raconter une anecdote pour faire rire les assistants, et dans le retour des cloches qu’on n’entendait plus depuis le Jeudi saint. En Italie, on autorisait parfois un rafraîchissement à la fin des vêpres du dimanche de Pâques et cette réjouissance se poursuivait même par des danses, encore çà et là au XVIIIe siècle.

Les évangiles qui rapportent la Résurrection ont donné naissance à des drames liturgiques, joués dans les sanctuaires au milieu du Moyen Age : la découverte du tombeau vide par les saintes Marie et leur essoufflement après leur course effrénée pour aller avertir les apôtres Pierre et Jean, par exemple. Ces jeux furent progressivement interdits à partir du XVIe siècle, car ils causaient souvent des débordements. De tout autre facture, les Mystères, d’inspiration religieuse également, donnèrent lieu en ville à des mises en scène spectaculaires et bruyantes, ce qui entraîna leur disparition aux XVIe et XVIIe siècles.

Le cierge pascal

Le cierge pascal, symbole du Christ ressuscité, reste allumé jusqu’à la Pentecôte. Cette coutume, d’abord étrangère à Rome, était connue en Haute-Italie, en Gaule et en Espagne : dès le VIe siècle, elle était si populaire que les papes durent la permettre, sans pour autant l’adopter.[6] Entre l’alpha et l’oméga, lettres grecques qui signifient que Dieu est au commencement et à la fin de tout, le cierge porte une croix faite de cinq grains d’encens où sont inscrits les quatre chiffres de l’année. Cette inscription évoque celle que portait l’arbre pascal, haut de près de deux mètres, placé dans les églises au Moyen Age. Chargé de fruits en bois peint ou en cire, cet arbre reposait sur un socle couvert d’un drap rouge : sur son tronc, on gravait la date des fêtes mobiles, le nom des dignitaires et les chiffres de l’année[7].

A son tour, cet arbre évoque les grandes résurrections mythiques, en particulier le pin d’Attis dans le culte de Cybèle, originaire de Phrygie (Asie mineure), que Rome célébra à partir de 204 avant J.-C. Jalouse, la déesse frappa de folie Attis, son jeune amant infidèle qui s’émascula et mourut, avant de revenir à la vie. Ces mythes de renaissance passant de la mort à la vie, qui avaient toujours lieu au printemps, connaissaient tous des périodes de marges caractérisées par les ténèbres, l’arrêt de la vie ordinaire et le deuil ; ils concernaient d’autres divinités liées à la végétation, tels le dieu égyptien Osiris, Orphée en Grèce et le dieu syrien Adonis.

Les oeufs

Pâques était l’occasion de remettre la maison en état et, au besoin, de la blanchir à la chaux. Encore au milieu du XXe siècle, il était également important de porter sur soi une ou plusieurs affaires neuves ce jour-là. Les familles se rassemblent toujours pour un grand repas, avec au menu de l’agneau – déjà voulu par l’usage biblique – et des gâteaux faits avec des œufs, réputés porter en eux la force vitale : en Alsace, le gâteau a la forme d’un agneau au cou enrubanné.

Les enfants attendent impatiemment le matin pour découvrir les « œufs », gourmandises en chocolat ou en sucre déposées la nuit dans les jardins en forme d’œufs, de cloches ou d’animaux prolifiques symbolisant la fécondité comme la poule, le poisson, le lièvre ou le lapin. Ces « œufs » ont été mystérieusement déposés par les cloches revenant de Rome, dit-on généralement, ou par un mystérieux lièvre de Pâques (Osterhase) qui « pond » dans les nids aménagés à son intention dans les jardins. Animal nocturne et donc lunaire, se reproduisant facilement, le lièvre associé à la déesse saxonne Ostara, est symbole de fertilité et de fécondité. Cette croyance du lièvre ou du lapin de Pâques, connue encore dans de nombreuses régions d’Europe (en Alsace, une partie de la Lorraine et dans les pays anglo-saxons par exemple), est plus ancienne que celle des cloches.

On ne sait pas de quand date l’interdiction de sonner les cloches pendant les trois derniers jours de la Semaine Sainte. A Rome au VIIIe siècle, d’après l’Ordo Romanus I, on cessait de sonner les cloches le Jeudi Saint à un moment « assez mal déterminé » pour n’en reprendre la sonnerie que le matin du jour de Pâques, et la suspension de sonnerie est également mentionnée au VIIIe siècle par un pontifical de Saint-Lucien de Beauvais[8]. Mais l’usage répandu du silence des cloches ne date que de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe : la croyance dans le voyage des cloches n’est sans doute pas antérieure.

Attesté en Alsace au XVe siècle, les œufs (du poulailler) donnés aux enfants ou aux adolescents étaient souvent teints en rouge, couleur porte-bonheur. Symboles de vie et de perfection, ils étaient volontiers offerts à leurs filleuls par les parrains et marraines. Dans les pays d’Europe centrale, ces œufs sont encore très joliment décorés, avec des dessins élaborés à la cire, grattés ou collés.

Le jour de Pâques ou le Lundi, jour férié, les jeux avec les œufs (crus ou durs), ont lieu dans une grande partie de l’Europe, même s’ils sont moins nombreux qu’autrefois : courses aux œufs en chocolat, chasses aux œufs, lancers, roulées sur une planche inclinée ou une pelouse, toquettes où les concurrents entrechoquent leurs œufs en essayant de casser celui de l’adversaire… Ces jeux de plein air, avec obligation collective et sanction, avaient un net caractère cértémoniel et gagner était de bon augure pour l’année qui renaissait.

Depuis le IVe siècle et jusqu’à la Renaissance, tous les jours de l’octave (les huit jours qui suivent) étaient considérés comme sacrés. N’est plus férié aujourd’hui que le Lundi de Pâques qui, comme le Lundi de Pentecôte, est une journée d’extérieur, de promenades, pèlerinages, férias, etc. Dans certaines régions, cette journée permettait d’organiser des combats de coqs, des jeux de tir à l’arc et des compétitions équestres pour élire les chefs des sociétés de jeunesse. Du reste, toute la période qui allait de Pâques à la Pentecôte était consacrée à la jeunesse et aux rites d’intégration aux groupes des jeunes[9]. Dans les pays d’Europe centrale, le Lundi de Pâques est la journée des aspersions d’eau : comme toute aspersion (de confetti, de pétales de roses, de riz, d’œufs et de farine… lors des mariages ou aux Carnavals) cette coutume est porte-bonheur. Cette semaine in albis, où les nouveaux baptisés devaient être en blanc, était une semaine joyeuse. Elle se termine par le « dimanche de Quasimodo », « Pâques closes », ou dans le Midi languedocien « Pasquetes » (petites Pâques). Ce dimanche, qui ouvrait la saison des fêtes patronales, donnait lieu en Bretagne à des jeux bruyants annonciateurs de printemps : après les Vêpres, on devait briser les poteries au rebut (assiettes, pichets et plats cassés ou fêlés) sur la place du village , comme s’il s’agissait de « massacrer » l’hiver et la vieille année. Cette pratique de vacarme cérémoniel porte-bonheur figure encore la nuit de la Saint-Sylvestre en Italie.


[1] Mot généralement rattaché à la racine hébraïque pâsah (passer, épargner).

[2] L’Eglise orthodoxe calcule la date de Pâques de la même façon, mais selon le calendrier julien, l’équinoxe de printemps retarde et la date de Pâques, qui en dépend, peut donc être différente.

[3] D‘un radical indo-européen qui a donné le sanskrit usra et le latin aurora (qui se lève à l’est).

[4] Le médiéviste Eric Palazzo montre à ce sujet comment les images devaient être perçues au Moyen Age : le diacre chantait par cœur et  le rouleau, où les figures étaient disposées au rebours du texte (de sorte que pour celui qui lisait les personnages avaient la tête en bas), symbolisait la Parole sacrée.

[5] Colette Méchin, Saint Nicolas, Berger-Levrault, 1978, p. 109.

[6] Mgr L. Duchesne, Origines du culte chrétien, Paris, 1909, p. 256.

[7] A Angers, selon un exemple cité par D. Alexandre-Bidon. « Pâques Fleuries », R.M.N.,1990, p. 2.

[8] A cette époque, les cloches étaient probablement sonnées à l’aide d’un marteau ou d’un maillet. Dom Jules Baudot, Les cloches, Bloud et Cie, 1974, (1913), p. 49 ;Arnold Van Gennep, Le folklore français, réed. 1998,  T. I, vol. 3, p. 1013.

[9] J.-C. Schmitt, « Jeunes et danse des chevaux de bois », Le corps, les rites, les rêves, le temps, Gallimard, 2001, p. 175.

Le 1er avril

Avec internet, on se contente généralement des réponses de Wikipédia pour expliquer cette fête. C’est dommage. Beaucoup se contentent de faire remonter la coutume au XVIe siècle, parce que le Nouvel An en France a été placé officiellement en 1564 par Charles IX à la date du 1er janvier (édit dit de Roussillon). On rapproche les farces de fausses étrennes, ce qui n’est pas faux. Mais c’est certainement plus ancien !

On prétend que le Nouvel An était auparavant le 1er avril : ce n’est pas exact, même si c’était à une date avoisinante. A l’époque de Charles IX, l’année débutait dans de nombreuses régions à Pâques, fête mobile, ce qui était incommode car sa longueur variait (style de Pâques). De même, elle avait longtemps débuté le 25 mars (style de l’Annonciation).

Le 1er-Avril est en effet une parodie des fêtes de début d’année et il correspond à un renouveau printanier comme le Carnaval, fête d’inversion où le petit devient grand et le fol devient sage. C’était le cas au Moyen Age au moment de la fête des Fous et lors de la fête de l’Enfant-évêque, le 28 décembre, jour des Saints-Innocents, quand un enfant de chœur prenait la place de l’évêque dans sa cathédrale. D’ailleurs en Espagne, ce 28 décembre est justement resté le jour des farces. Ces farces du 1er avril, tout comme les fessées pour rire que l’on connaissait à la fin décembre dans de nombreuses régions, sont porte-bonheur.

La dérision domine le 1er-Avril, douze jours après l’équinoxe de printemps, en cette journée liée à l’avènement de la nouvelle saison qui soulage de l’hiver, et qui tombe en général pendant l’austère période du Carême. Les plaisanteries, que l’on associe souvent à d’anciennes étrennes, sont ponctuées en France de l’expression énigmatique : « Poisson d’Avril ! ». Ces farces sont faites aux personnes de tout âge et de toute condition sociale, tandis que les plaisantins accrochent parfois dans leur dos la silhouette d’un poisson en papier. Claude Gaignebet voyait dans cet accrochage la nécessité d’un « retournement » du temps que le geste même implique [1]. Différentes hypothèses peuvent justifier ce poisson. Il semble par sa présence se moquer des autorités, de l’Eglise en particulier qui impose le Carême, car il est l’un des rares aliments autrefois autorisés en période de jeûne. Par le nombre de ses œufs, le poisson évoque la vie et la fécondité, comme la poule ou le lièvre, autres animaux prolifiques célèbres au printemps. Une origine sémantique peut encore être avancée et donne au poisson une connotation érotique : le « maquereau », la « maquerelle », la « morue » sont des noms évocateurs d’amours illicites et de débordements sexuels. De même, la « vieille », autre nom du labre, poisson marin ridé, est le nom donné en France à l’année finissante ainsi qu’au Carême, comme nous l’avons vu.

Arnold Van Gennep, grand folkloriste français (♱ 1957) rapprochait ces plaisanteries des « farces de réception » connues au moment du Carnaval, des veillées et des fêtes professionnelles. Répandues d’abord en milieu urbain, ces farces jouées aux nouveaux, sans aspects licencieux particuliers, représentaient une épreuve d’admission, forme de bizutage pour les jeunes apprentis qu’on envoyait chercher des objets introuvables : des passoires sans trous, de l’huile de coude ou des cordes à lier le vent, par exemple.

Nadine Cretin


[1] Fêtes du monde. Europe, Ed. du Moniteur, 1980, p. 11.

D’où vient la tradition du déguisement ? (La Croix, 27 février 2019)

D’où vient la tradition du déguisement ?
Nadine Cretin : C’est une tradition très ancienne. Dans l’ancienne Babylone, 3 000 ans avant Jésus-Christ, le condamné à mort pouvait prendre, de façon éphémère, la place du roi. Les Romains fêtaient le changement d’année lors du solstice d’hiver. Ils s’habillaient dans un esprit d’inversion des rôles. L’évêque Césaire d’Arles raconte
que les hommes se grimaient en vieilles femmes, portaient des masques d’animaux ou se déguisaient en enfants.
L’Église s’oppose à cette tradition répandue dans les milieux païens. Pour saint Augustin,
l’homme, créé par Dieu, ne doit pas retoucher sa propre image.
Le déguisement survit à cette condamnation, notamment lors des jours de carnaval. Il en existe différents types en Europe centrale, en Allemagne, en Suisse, en France… Certains, par le choix des costumes, sont signes de dérision et de folie, d’autres répondent à un souci métaphysique. Comme en témoignent, par exemple, les personnages du carnaval évoquant le monde inconnu de la forêt, symbole de l’au-delà, au carnaval d’Appenzell, en Suisse.

Les enfants participent-ils à ces manifestations ?
N. C. : Au Moyen Âge, les enfants se groupaient en société dans les villages, lors de la fête du pape Grégoire Ier, le 12 mars. Ils organisaient des combats de coq dont l’issue aboutissait à la nomination d’un roi, le roi des enfants. Aux XIe et XIIe siècles, en France, en Espagne et en Angleterre, le jour des Saints-Innocents dans les cathédrales et les abbatiales, pour 24 heures du 27 au 28 décembre, les enfants de choeur, âgés de 12 à 14 ans, avaient le droit de se déguiser en évêques ou en abbés. Le prélat d’un jour bénissait la foule. Il recevait de l’argent, des biens en nature.
Dans les familles, les enfants étaient autorisés à prendre la place de leurs parents. À Lyon, par exemple, ils décidaient du menu du repas, donnaient des ordres encore au courant du XXe siècle, dans les années 1950. Aux XVIIIe et XIXe siècles, dans leur tournée de carnaval, les enfants se déguisaient en animaux, portaient des masques et se grimaient au charbon.

Ces traditions se prolongent- elles aujourd’hui ?
N. C. : La tradition des groupes d’enfants déguisés qui passent de maison en maison, en chantant des comptines, se retrouve aujourd’hui dans les fêtes de Halloween, connues en France depuis les années 1990. Le carnaval ou les mascarades d’avant le mercredi des Cendres, jour de l’entrée en Carême, correspondent au Mardi gras ou bien, s’il dure plusieurs jours, à la Semaine grasse. En certains lieux, on se déguise aussi à la mi-Carême. Dans des villes comme Dunkerque, Nontron (Dordogne) ou Limoux (Aude), le carnaval est une institution. La majorité de la population, enfants et adultes, se déguise pour y participer.

Quel est le sens du déguisement ?
N. C. : On se déguise dans un esprit d’inversion des rôles. L’adulte devient un autre, à lui-même et aux yeux des autres. L’enfant, lui, cherche à se grandir.
Généralement, les parents encouragent la démarche, que ce soit pour carnaval ou un anniversaire. Ils aident l’enfant à fabriquer son costume, à se maquiller, trouver des accessoires, etc. Les adultes aussi ont plaisir à se travestir. Aujourd’hui, on voit des familles entières qui se costument pour aller à Disneyland !
Recueilli par France Lebreton
(1) Auteur de Fêtes de la table et traditions alimentaires, Le Pérégrinateur, 2015

Le Père Noël a-t-il été inventé par Coca-Cola ? (Les idées claires, France Culture, 24 décembre 2019)

Le Père Noël a-t-il été créé par Coca-Cola? (Les idées claires, France-Culture, 24 décembre 2019)

Publié le par ncre 24/12/2019 Avec Nicolas Martin Vidéo de Yann Lagarde

Les idées claires | Le Père Noël est-il une invention de la marque Coca-Cola ? C’est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l’information, des fake news aux idées reçues.

C’est une publicité que tout le monde connaît : le Père Noël s’engouffre dans une maison par la cheminée le 24 décembre au soir. Alors qu’il est sur le point de déposer ses cadeaux sous le sapin, son regard croise une bouteille de Coca-Cola posée sur la table du salon. Le spot se termine avec l’image du vieux barbu en train de se désaltérer.

La première campagne publicitaire associant la célèbre marque au Père Noël date des années 1930. Le bonhomme joufflu y apparaît alors jovial, bedonnant et sa tunique rouge et blanche est celle que l’on connaît aujourd’hui. Un « marketing » tellement efficace que beaucoup imaginent encore aujourd’hui que Coca-Cola a créé le Père Noël, uniquement à des fins promotionnelles.

Pour retracer l’histoire de cet illustre personnage, nous avons posé nos questions à Nadine Cretin, historienne des fêtes et des traditions.

Le Père Noël a-t-il été inventé par Coca-Cola ?

Coca-Cola n’a pas inventé le Père Noël mais il a fixé dans l’imaginaire le personnage. C’est-à-dire avec la couleur rouge du vêtement, sa grande barbe et une taille normale. Le Père Noël lui-même tire ses traits d’un personnage beaucoup plus récent qui est issu de Saint-Nicolas et qui date de 1822, aux États-Unis.

Qui est Saint-Nicolas ?

Saint-Nicolas était un évêque de Myre en Asie Mineure, qui était vénéré pour ses miracles par les marins et les marchands. Il a vécu entre le IIIe et IVe siècle. À partir de 1087, des marins de Bari, dans les Pouilles en Italie ont ramené ses restes à Bari pour qu’il soit vénéré en Europe.

Progressivement, un chevalier lorrain, Aubert de Varangéville qui a pris “la phalange d’un doigt bénissant” et qui l’a ramenée en Lorraine, à Port, qui est devenu de Saint-Nicolas-de-Port.

De là, le culte a recouvert même certaines croyances de la mythologie germanique, comme le fait de pouvoir marcher dans les airs sur un cheval, en l’occurrence, là, c’était le dieu Odin qui marchait sur un cheval à huit pattes. Il pouvait aller de toits en toits distribuer ses cadeaux.

Comment cette légende s’est-elle répandue dans le monde ?

La transition mondiale est arrivée grâce aux Américains. Les premiers colons, les “Pilgrim Fathers” étaient très reconnaissants au XVIIe siècle d’avoir pu traverser l’Atlantique sains et saufs. Donc comme patron des marins, le personnage de Saint-Nicolas était très vénéré en Amérique du Nord.

Saint-Nicolas peu à peu a perdu son Père Fouettard, la créature qui l’accompagnait et qui menaçait les enfants de ses baguettes si les enfants n’avaient pas été sages. Il a troqué sa mitre contre un bonnet mou, puis il a gagné un gros ventre et la toute petite taille des petits lutins d’Europe du Nord qui lui permettait de passer par la cheminée pour venir déposer ses cadeaux.

Comment Saint-Nicolas se transforme-t-il en Père Noël ?

Il y a eu un pasteur américain, Clement Clarke Moore, en 1822, qui a écrit pour ses enfants un poème, avec l’arrivée de “Saint-Nick”, qui va devenir Santa Claus, Saint-Nicolas si l’on veut, mais qui va vraiment avoir les traits du Père Noël.

Il parle déjà du traîneau sur le toit où l’on entend les rennes qui piaffent, les bruits des clochettes, etc. Il commence à y avoir tout l’imaginaire qui va venir progressivement en France, mais ça va venir très lentement.

En France, même encore à la fin du XIXe siècle, on dit beaucoup “le petit Jésus”, “l’enfant Jésus”. On parle aussi d’un “bonhomme hiver », d’un “bonhomme janvier”, on parle de différents personnages qui ressemblent toujours à Saint-Nicolas parce qu’il a une bure, une grande barbe blanche que notre Père Noël va garder.

Qui lui a donné l’apparence qu’on lui connaît aujourd’hui?

Il y a des illustrateurs américains du XIXe siècle qui se sont inspirés du poème de Clement Clarke Moore, en particulier Thomas Nast, dans les années 1860, qui ont dessiné le Père Noël. Thomas Nast a eu l’idée de le faire venir du pôle Nord, c’est un personnage qui vient du froid.

Le pôle Nord n’avait pas encore été découvert, donc c’était une région encore mystérieuse et froide bien entendu. Thomas Nast l’a dessiné avec des habits de couleurs différentes dans le poème de Moore, il a des habits couleur de suie, donc pas forcément des habits rouges. Progressivement il pouvait avoir des habits verts, jaunes, bleus.

Mais c’est grâce à Coca-Cola que la couleur rouge a fini par s’imposer.

Quel rôle a joué Coca-Cola ?

C’est Coca-Cola qui a fixé l’image dans le monde entier du Père Noël. C’est l’illustrateur Haddon Sundblom, suédois d’origine et qui vivait en Amérique du Nord, qui avait eu l’idée de le reproduire d’une taille normale, mais en gardant des traits que lui avaient prêtés Moore, des bonnes joues rondes, un gros ventre, un personnage jovial qui n’avait plus l’aspect digne et hiératique de Saint-Nicolas.

Coca-Cola étant une boisson fraîche, dans l’hémisphère Nord, on a froid [à Noël]. Donc c’est une boisson qui va essayer de toucher plutôt l’hémisphère Sud, où il fait chaud en plein été. Voilà comment Coca-Cola a fait connaître ce Père Noël à travers le monde entier.

Les fêtes de Noël. Entretien avec Mohammed Kaci (TV5 Monde, 24 décembre 2021)

`Vous allez bientôt passer à table pour le Réveillon ! Pourquoi une dinde ou un chapon pour le réveillon de Noël ? L’homme à la barbe blanche est-il vert ou rouge ? Noël n’est pas qu’un produit commercial modernisé par l’Amérique, c’est aussi, dans la culture occidentale, une fête religieuse, une histoire de mythologie, de légende ou de folklore.

Entretien dans 64′ de TV5Monde le 24 décembre 2021.

L’invention du Père Noël

Le Père Noël s’est adapté au temps présent, tant et si bien qu’on le croit inventé au XXe siècle par la publicité ! En réalité, il dérive des représentations de la générosité et de la prospérité, fréquentes lors des mascarades du Nouvel An ou des carnavals d‘Europe, qui sont, elles, très anciennes. Le Père Noël symbolise l’abondance souhaitée pour l’année qui renaît en cette époque de solstice d’hiver (dans l’hémisphère nord) : les jours vont se mettre à rallonger tout comme la verdure et la tiédeur du temps vont revenir. Quel signe d’espérance ! Il en est de même pour le Carnaval, en février quand la lumière s’impose. Vêtus d’habits chatoyants et portant d’impressionnants couvre-chefs, de beaux personnages distribuent des noix, des biscuits ou, tels les Gilles de Binche, des oranges. Ils sont encore parfois accompagnés de personnages laids et inquiétants aux visages masqués, mais ces vilaines créatures, peu aimées, ont souvent disparu des défilés. Ces deux représentations – belles et laides – évoquent à la fois la vie et l’espoir dans la nouvelle année que l’on souhaite féconde, mais aussi la crainte du monde inconnu, non-civilisé, de l’au-delà, le monde des ancêtres. L’homme s’est toujours demandé d’où il venait et où il allait.

Dans diverses régions d’Europe, les beaux personnages ont été christianisés entre autres par saint Nicolas, évêque d‘Asie Mineure des IIIe et IVe siècles qui a réellement existé, grand thaumaturge selon la légende : il a, dit-on, sauvé des marins de la tempête, libéré trois officiers injustement condamnés, doté trois jeunes filles que le père, trop pauvre, allait vouer à la débauche. Pour tout cela, saint Nicolas est devenu le patron des marins, des marchands, des prisonniers, et des jeunes gens. Son patronage le plus célèbre est celui des enfants, depuis que, selon une autre légende tardive, il en a ressuscité trois qu’un méchant boucher avait coupés en morceaux « et mis au saloir comme pourceaux ». Devenu un généreux distributeur de cadeaux, saint Nicolas, porteur d’une longue cape, de sa mitre et de sa crosse, s’est retrouvé dans ses tournées accompagné d’un personnage hirsute et sombre, le Père Fouettard, menaçant avec ses baguettes. Porteur d’un nouveau sens, cet acolyte inquiétant s’est révélé prêt à punir l’enfant désobéissant. Encombrant, le personnage n’a jamais pu disparaître des tournées que l’évêque fait encore dans la nuit du 5 décembre dans diverses régions rhénanes d’Europe (Lorraine, Allemagne, Suisse, Tchéquie, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas) : l’un passe pour une allégorie du bien qui vient distribuer cadeaux et pains d’épices, l’autre pour celle du mal avec un sac pour emporter les enfants méchants.

Étant patron des marins, Saint Nicolas a connu très vite une grande vénération de la part des premiers colons d’Amérique du Nord, reconnaissants d’avoir traversé l’Atlantique sains et saufs. L’avènement de saint Nicolas en Amérique du Nord au XVIIe siècle a progressivement transformé Santa Claus, notre Père Noël, lui accordant une taille minuscule pour lui permettre de passer par les cheminées, des bonnes joues et un ventre rebondi, et faisant disparaître le Père Fouettard. Parallèlement en Europe, saint Nicolas a évolué et le bonhomme Noël qu’on connaissait au centre de la France encore au début du XXe siècle avait gardé de l’évêque son port hiératique et son air sévère. Sur les représentations, le Père Noël a gardé longtemps des baguettes à la ceinture, symbolisant à lui seul les deux aspects, généreux mais justicier.

Thanksgiving et la Saint-Martin

L’armistice du 11 novembre 1918 a occulté en France la Saint-Martin. Pourtant, c’était une fête populaire qui avait été fermement condamnée par l’Eglise à différentes reprises dès le VIe siècle, par le synode d’Auxerre[1]. Comme le Carnaval à la veille du Carême, c’était une occasion de réjouissances avant l’Avent, période de pénitence, avec « dégustation d’oies grasses et de vin nouveau », pour reprendre les mots de Claude Gaignebet[2].

Plus de dix siècles plus tard, en 1664, le chanoine Jean Deslyons, de Senlis, dans ses Discours ecclésiastiques, était encore choqué de voir que le vin de Saint-Martin était plus connu du peuple que la vie du saint[3].

Par ailleurs, on organisait dans les fermes des repas de la Saint- Martin à la mi-novembre avant les congés des domestiques. Ce repas avait lieu pour remercier le Ciel des produits de la terre à la fin de l’année de labeur : il ne faut pas le confondre avec les repas terminaux des moissons ou vendanges, ni avec les grands repas prometteurs de fin d’année.

Comme le disait le dicton :

« A la Saint-Martin,

Tue ton cochon et invite ton voisin. »

L’oie de la Saint-Martin se consomme encore dans différents pays d’Europe (en Suède, en Allemagne, en Suisse…).

C’était un repas d’action de grâce, dans un esprit très bien conservé en Amérique du Nord avec le repas de Thanksgiving que les Américains prennent en famille et avec des personnes isolées. Après la Saint-Martin, les ouvriers quittaient leurs maîtres et repartaient chez eux, souvent avec une oie. Cet oiseau de la Saint-Martin est à l’origine de la dinde de Thanksgiving, la volaille locale de ce repas du quatrième jeudi de novembre (du deuxième lundi d’octobre au Canada). On prête généralement son origine au premier repas institué par les pèlerins fondateurs, les « pilgrim fathers », un an après leur arrivée sur le Mayflower le 21 novembre 1620 à Plymouth (actuel État du Massachusetts). C’était une façon, pour ces Européens venus d’Angleterre et de Hollande, à la fois de fêter le repas de la Saint-Martin et de remercier les Indiens locaux [4] car cette première année avait été très difficile. Aux USA, Thanksgiving se répandit en novembre dans tout le pays après la Guerre d’Indépendance, et en 1863, le président Lincoln la plaça au quatrième jeudi de novembre, comme une véritable fête nationale[5]. Le jour est devenu férié en 1941 et le lendemain, « Black Friday », Vendredi Noir (Vendredi Fou au Canada), est une journée généralement chômée, où les magasins sont « noirs de monde ». Le menu de Thanksgiving est devenu quasiment invariable : dinde farcie, accompagnée d’une purée de patates douces, et de cranberry sauce (gelée d’airelles dites canneberges), puis tarte au potiron au dessert.


[1] Jean Gaudemet, Brigitte Basdevant, Les Canons des concciles mérovingiens (VIe-VIIe siècles), T. II, Cerf, 1989, p. 491.

[2] J.-L. Flandrin qui cite le P. J. Croisset, 1721, Un temps pour embrasser, éd. du Seuil, 1983, p. 184 ; Claude Gaignebet, Fêtes du monde. Europe, Ed. du Moniteur, 1980, p. 14.

[3] Chanoine Jean Deslyons, Discours ecclésiastiques contre le paganisme des roys de la fève et du roy-boit…, publié chez Guillaume Desprez, Paris, 1664, p. 20, 21.

[4] En particulier Samoset de la tribu des Abenaki, premier amérindien rencontré, et Squanto de la tribu des Patuxets, elle-même sous-tribu des indigènes Wampanoag (ou Massasoit, du nom de leur chef).

[5] http://french.france.usembassy.gov/a-z-thanksgiving.html

HALLOWEEN, POUR UN AVENIR HEUREUX

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les origines d’Halloween ont peu à voir avec les chats noirs et les toiles d’araignées. Devenue totalement profane, Halloween, qui tient de la fête celtique de Samain, a beaucoup évolué avec le temps et avec son américanisation aux XIXe et surtout au XXe siècle. Samain, début novembre, représentait pour les Celtes l’avènement de l’obscurité, de la saison froide et de leur nouvelle année. Redoutée pour la présence des revenants liés inévitablement à la nuit, la noirceur grandissante a fait naître des phénomènes de conjuration tant contre la disparition de la lumière et de la vie, que contre le retour de la stérilité et de la mort. Samain et les quelques jours qui l’entouraient étaient un point fixe dans l’espace et dans le temps, selon le calendrier celtique luni-solaire axé sur l’alternance du sombre et du clair. Lors de cette « parenthèse d’éternité », n’appartenant ni à l’ancienne année, ni à la nouvelle, comme le précise Françoise Le Roux[1], le surnaturel se mêlait au monde des vivants, et on assistait à un échange entre le Sid (l’Autre Monde dans sa totalité) et les humains. Le symbolisme de Samain rejoint celui du dieu latin Janus, évoquant à la fois la fermeture de l’année écoulée et l’ouverture de l’année à venir. La fête n’était pas pour les Celtes rupture du quotidien, c’est-à-dire un moment opposé à la vie ordinaire comme nous l’entendons. Pour eux, le fait social était inclus dans le fait religieux, ce qui donne de la profondeur aux origines d’Halloween.

Le rapprochement de cette période close avec les Douze Jours, comme on appelait la période qui va de Noël à l’Epiphanie, se fait tout naturellement, particulièrement avec la veillée de Noël le soir du 24 décembre qui se vivait encore à la maison au début du XXe siècle dans un grand recueillement. Les éléments préchrétiens liés au solstice d’hiver ont perduré, selon des croyances comparables et les mêmes enjeux et gestes de protection se retrouvaient ce soir-là : les réunions familiales, le retour attendu des esprits des ancêtres qui se mêlaient aux vivants, la naissance du feu nouveau et la bûche dans la cheminée, les chandelles, le grand repas prometteur d’abondance, les coutumes divinatoires essentielles au moment de l’arrivée d’une nouvelle année, ainsi que les tournées joyeuses des enfants ou des jeunes gens chantant leurs vœux. Tous ces rites concrétisaient l’espoir en un avenir heureux, fertile et prospère pour l’année qui venait.


[1] Françoise Le Roux, Christian-J. Guyonvarc’h, Les fêtes celtiques, Yoran Armeline, réed. 2015, p. 22, note 14. Françoise Le Roux (♱ 2004) était spécialiste de la religion celtique.